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Le billet du Recteur (n°12) - "Les méandres du contrat social français : déconstruire le spectre du sectarisme religieux"



Au sein des dédales du contrat social français, le spectre du sectarisme religieux se dessine comme une silhouette lugubre, menaçant de déchirer le tissu même de notre cohésion sociale. Dans cette toile complexe ourdie par les principes fondateurs de notre République, empreints de liberté, d'égalité et de fraternité, le sectarisme religieux se révèle tel un venin corrosif, dégradant les fondements de la laïcité.


La laïcité constitue le socle sur lequel repose l'équilibre fragile de notre société. Elle garantie la liberté de conscience de chacun. Au cœur de cette laïcité réside la promesse solennelle de séparation entre les institutions étatiques et religieuses, ainsi que l'engagement ferme à l'égard de la neutralité de l'État face aux croyances individuelles. C'est dans cette enceinte que chaque citoyen devrait pouvoir épanouir sa conscience en toute liberté, sans craindre ni ostracisme ni jugement, quelles que soient ses inclinations spirituelles. Pourtant, alors que Voltaire clamait l'impérieuse nécessité de la tolérance dans son célèbre traité Traité sur la tolérance, le sectarisme s'insinue comme une menace sournoise, contournant les remparts de la raison pour semer la discorde et l'animosité au sein de notre communauté nationale.


Au lieu de magnifier la mosaïque des croyances comme un trésor à chérir, certains responsables politiques se perdent dans les méandres de la division, disséminant les germes toxiques de la discorde et de la violence. Dans cette atmosphère viciée, l'autre devient un étranger, un « autre » dangereux dirait Georg Simmel, et la différence devient un prétexte à l'exclusion et à l'hostilité.


Cet obscurantisme moral et intellectuel engendre une injustice rampante et le refus de considérer l’autre en raison de ses convictions ou positions différentes. Le spectre des discriminations religieuses macule le tissu social de notre République, ternissant l'héritage lumineux de la fraternité républicaine. Tel un tableau sombre de Goya, cette toile est marquée par les stigmates sociaux et les cicatrices des agressions verbales et physiques, rappelant à tous que l'intolérance religieuse, d’où qu’elle vienne, est un poison mortel pour l'âme collective de notre nation.


Des manipulateurs politiques, avides de pouvoir et de soutien populaire, exploitent cyniquement chaque divergence d'opinion. Ils tentent de présenter ces divergences comme des faits collectifs communautaires étroits, enfermant ainsi les débats dans un système binaire où seuls le noir et le blanc semblent exister, reléguant au second plan l'importance des échanges de points de vue dans la quête d'un consensus national. Tout semble sacrifié sur l'autel des intérêts partisans et des ambitions personnelles.


Cette instrumentalisation de la religion à des fins politiques, comme l'ont souligné de nombreux observateurs, crée un climat de méfiance et de division, sapant les fondements mêmes du vivre-ensemble. Comme l'a si justement décrit le sociologue français Michel Wieviorka dans ses travaux sur les nouveaux clivages sociaux, cette manipulation des tensions religieuses contribue à fragmenter davantage une société déjà fragilisée par des inégalités sociales et économiques croissantes.


Hélas, certains leaders religieux tendent, eux-aussi, à rejeter tout ce qui réside en-dehors de leurs propres paramètres et exigent une allégeance inconditionnelle à leurs points de vue. Ce repli regrettable ne repose pas sur des convictions religieuses inconciliables mais se réfèrent à des enjeux de nature politique et géopolitique. Ce parti pris, dans une société déjà ébranlée, déjà soumise au danger des extrémismes, est préoccupant.


Pour ma part, dans ce labyrinthe tortueux, où les passions et les intérêts s'entremêlent dans une danse complexe, se dessine un impératif catégorique : celui de redécouvrir la lumière salvatrice de la raison et de la tolérance. Plutôt que d'ériger nos différences en barrières infranchissables, apprenons à les embrasser comme autant d'étoiles qui constellent notre ciel commun qu’est notre République. C'est dans cette reconnaissance de la diversité des croyances, mais au-delà des opinons, comme l'a si bien théorisé le sociologue Émile Durkheim dans ses études sur la religion, que réside la véritable force de notre humanité.


Cultivons donc le dialogue interreligieux avec la même ardeur que celle dont ont fait preuve les penseurs de la Renaissance dans leur quête de connaissances. Érigeons des ponts là où d'autres érigent des murs, suivant en cela les préceptes de la philosophie des Lumières qui ont éclairé le chemin vers une société plus juste et plus égalitaire. Réaffirmons sans réserve notre engagement envers les principes fondamentaux de notre République, comme l'égalité et la liberté, tel que l'a défendu le philosophe Jean-Jacques Rousseau dans son œuvre majeure, Le Contrat social.


Car c'est dans cet esprit d'ouverture et d'acceptation de l'autre que réside la promesse d'un avenir plus radieux pour tous. Dans la reconnaissance mutuelle de nos différences et dans la valorisation de la diversité de nos opinions et de nos croyances, nous trouvons les fondations solides d'une société plus harmonieuse et plus inclusive. En cultivant la tolérance et en embrassant la pluralité des voix qui résonnent dans notre société, nous traçons le chemin vers un avenir où la paix et la fraternité sont les maîtres mots de notre destin commun.



À Paris, le 25 mars 2024


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris



 





 

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