Hadiths apocryphes (n°7) - "Tels que vous êtes, tels seront ceux qui vous gouverneront"

Par Cheikh Rachid Benchikh
De nombreuses formules ou dictons se répandent parmi les gens, reprises dans les sermons, les exhortations et sur les réseaux sociaux, au point que certains finissent par croire qu’il s’agit de nobles paroles prophétiques. Or, en réalité, elles ne trouvent aucun fondement dans les recueils de hadiths reconnus. C’est de là qu’est née l’idée de cette rubrique, intitulée « Propos populaires, mais non Hadith prophétique transmis », dans laquelle nous nous efforçons de mettre en lumière certaines de ces maximes largement répandues, d’en préciser la véritable nature quant à leur origine et à leur authenticité, tout en montrant dans quelle mesure elles s’accordent avec les finalités de la loi de l’Islam et ses enseignements. L’objectif n’est pas de mettre en cause les beaux sens ou les portées que peu-vent renfermer certaines de ces paroles, mais de rectifier l’attribution des propos au Prophète ﷺ, car mentir à son sujet est une faute grave. Comme il a dit ﷺ : « Quiconque ment délibérément à mon sujet, qu’il pré-pare sa place en Enfer. » Et la formule retenue cette semaine est : « Tels que vous êtes, tels seront ceux qui vous gouverneront. »
Cette formule compte parmi les plus présentes dans le discours social, politique et religieux. Elle est le plus souvent invoquée lorsqu’il est question du rapport entre le gouvernant et les gouvernés, comme si elle énonçait une règle générale selon laquelle l’état du pouvoir serait le reflet de l’état du peuple, et que l’image du dirigeant ne serait autre qu’un miroir de la réalité de la communauté.
A force d’être reprise, beaucoup ont cru qu’il s’agissait d’un hadith prophétique. Pourtant, l’examen scientifique des ouvrages de la Sunna et du hadith conduit à une conclusion différente.
Certains savants estiment qu’il s’agit d’un hadith fabriqué, faussement attribué au Prophète ﷺ. Toutefois, la majorité d’entre eux considèrent qu’il n’est authentique ni du point de vue de la transmission ni de celui du contenu, au point qu’il ne constitue pas, à proprement parler, un hadith. Il s’agit plutôt d’une de ces paroles rapportées de certains pieux anciens, ou de sages, qui ont circulé sur les langues jusqu’à revêtir peu à peu l’apparence d’une parole prophétique. Ce phénomène est d’ailleurs bien connu dans l’histoire culturelle des peuples : il n’est pas rare qu’une maxime sociale ou politique finisse par prendre l’allure d’un texte transmis avec autorité, surtout lorsque son sens se rapproche de certaines significations religieuses.
Si nous la soumettions à la balance de la noble Loi révélée, nous lui trouverions certes des éléments qui se rapprochent de son sens, mais non dans son acception absolue. Ainsi, lorsque Allah, Le Très-Haut donna à Pharaon pouvoir sur son peuple en raison de leur perversité, Il dit : « Il séduisit donc son peuple, et ils lui obéirent. Ils étaient, en vérité, un peuple pervers. » (Ez-Zoukhrouf, 54).
Allah les a donc qualifiés de pervers ; c’est pourquoi Il leur imposa un dirigeant qui leur correspondait. Les savants ont dit : « L’homme frivole est l’insensé qui n’agit pas selon son savoir, mais suit plutôt ses passions. »
Cependant, cette formule ne doit pas être prise dans un sens absolu, car l’histoire humaine atteste le contraire. Des hommes injustes ont parfois gouverné des peuples vertueux, tout comme des hommes de bien ont pu exercer l’autorité, en des temps de trouble, sur des gens pervers.
Ainsi, le prophète Moïse, fils de ‘Imran, paix sur lui, fut envoyé à un peuple opprimé vivant sous la domination du tyran Pharaon. Or, parmi les Enfants d’Israël se trouvaient alors des prophètes et des hommes vertueux ; pourtant, l’un des plus grands despotes de l’histoire exerçait son pouvoir sur eux. Cela montre que la domination de l’injuste peut relever d’une épreuve divine, et ne constitue pas nécessairement le simple reflet de l’état moral de la société.
On peut également en voir un exemple dans l’histoire de la communauté musulmane, lorsque certains gouvernants, connus pour leur injustice, accédèrent au califat alors même que la Oumma comptait en son sein des savants, des dévots et des hommes vertueux. Ainsi, El-Hajjaj ibn Yoûsuf Eth-Thaqafi, gouverneur omeyyade, fut l’un des dirigeants les plus redoutables par sa brutalité ; pourtant, à son époque, vécurent de nombreux grands Tâbi‘oûn et savants, tels que Saïd ibn Jubayr, El-Hasan el-Basri et d’autres encore parmi les hommes de science et de piété.
L’histoire islamique a également offert des situations inverses : il arrive qu’un dirigeant juste, accède au pou-voir en un temps de troubles et de discorde, et qu’il se trouve à la tête d’une société déchirée par les conflits. L’exemple le plus marquant en est le califat de ‘Alî ibn Abi Talib, qu’Allah l’agrée. Il comptait parmi les meilleurs des Compagnons et parmi les plus équitables d’entre eux ; pourtant, son califat fut traversé par les grandes discordes, telles que la bataille du Chameau puis celle de Siffîn. Ces événements reflètent davantage le caractère troublé de cette époque, qu’ils ne traduisent l’état du calife lui-même.
Ces témoignages historiques montrent donc que le rapport entre l’état du gouvernant et celui de la société n’est pas un rapport nécessaire et absolu. Il s’inscrit plutôt dans un ensemble complexe de lois divines, où interviennent l’épreuve, l’alternance des situations et les transformations de l’histoire. Dès lors, la formule : « Tels que vous êtes, tels seront ceux qui vous gouverneront », même si son sens peut se vérifier dans certains cas, ne doit pas être érigée en loi historique universelle permettant d’expliquer à elle seule, toute réalité politique ou sociale.
En somme, la formule « Tels que vous êtes, tels seront ceux qui vous gouverneront » n’est pas un hadith prophétique ; elle relève plutôt des paroles attribuées à certains anciens ou à des sages. Sa validité, à la lumière de la Loi révélée, demeure très limitée, et elle ne saurait donc être appliquée de manière générale et absolue.
En effet, toute parole empreinte de sagesse ne peut être érigée en hadith. Le Prophète ﷺ a dit : « Quiconque ment délibérément à mon sujet, qu’il prépare sa place en En-fer. » Dès lors, cette formule nous rappelle deux grands devoirs : d’une part, vérifier avec rigueur l’attribution des propos à la Sunna prophétique ; d’autre part, soumettre à la balance de la charia islamique toute parole dont l’origine a prêté à confusion, en la replaçant dans le contexte où elle a été prononcée, afin de discerner si elle est ou non conforme aux enseignements de l’islam.




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