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Le billet du Recteur (n°108) - Le murmure des pierres et le vacarme des cours

  • il y a 2 heures
  • 6 min de lecture

Il est des semaines où l'histoire vous offre, dans le même souffle, le sublime et le sordide. J'en reviens de Rome. J'y reviens pensif. Sous les coupoles du Vatican, dans cette salle Clémentine où l'histoire chrétienne marche encore à pas lents sur les mosaïques, le pape Léon XIV a reçu les participants du VIIIᵉ colloque conjoint du Dicastère pour le Dialogue Interreligieux et de l'Institut Royal d'Études Interconfessionnelles de Jordanie. Théologiens catholiques, penseurs musulmans, chercheurs d'Orient et d'Occident, tous réunis autour d'un mot que notre époque prononce volontiers mais pratique de moins en moins : l'empathie. Et le même jour, à Paris, on m'expliquait que parler des replis identitaires était une offense à la gastronomie française. Je n'invente rien.



Rome ou la grammaire de l'essentiel


La rencontre du Vatican n'était pas un colloque de plus. Elle portait cette question qui n'est pas rhétorique : que reste-t-il de commun entre les êtres humains, quand les images de la souffrance défilent en continu sans plus les émouvoir ?


Léon XIV a posé le diagnostic avec une précision que nos sciences sociales peineraient parfois à formuler aussi nettement : les progrès technologiques qui nous ont rendus plus connectés que jamais peuvent aussi nous conduire à l'indifférence. Le flux constant d'images et de vidéos montrant la souffrance d'autrui, a-t-il dit, peut endurcir nos cœurs plutôt que de les émouvoir.


Ce n'est pas une observation pieuse. C'est un constat anthropologique d'une rigueur inquiétante.


Nous y avons contribué, nous aussi, du côté de nos traditions. Car l'islam recèle un mot pour nommer cette tentation : la ghafla, l'oubli progressif, l'engourdissement de la conscience, ce moment où l'on voit sans regarder et où l'on entend sans écouter. Le soufisme en a fait l'ennemi intérieur du croyant. Nos temps modernes en ont fait, hélas, une infrastructure.


Ce que le pape François appelait « la mondialisation de l'indifférence », Léon XIV en a fait sa boussole théologique. Et lorsqu'il a cité Lampedusa, cette île-cicatrice, ce nom qui brûle dans la conscience européenne, la salle est restée silencieuse d'une façon particulière.

 

Le silence des gens qui savent.


Le Prince et la vision longue


Son Altesse Royale le Prince El Hassan bin Talal était là, fidèle à une vision qu'il porte depuis plus de quarante ans avec une constance que notre époque, si peu patiente, devrait méditer : celle d'un Nouvel Ordre Humanitaire International.

 

Quarante ans. Pensez-y un instant.


Quand le Prince Hassan esquissait cette vision au début des années 1980, le mur de Berlin était encore debout, la mondialisation n'avait pas encore de nom, et l'on croyait encore que l'ordre né de 1945 suffirait à contenir les désastres du monde. Cette vision fut jugée prématurée par les uns, idéaliste par les autres.


Aujourd'hui, des millions de personnes déplacées, des enfants engloutis par des Méditerranées indifférentes, des effondrements climatiques qui n'obéissent à aucune frontière : tout cela révèle l'architecture ancienne pour ce qu'elle est devenue : une maison qui ne protège plus ceux qui y vivent le plus précairement.


L'idée du Prince Hassan n'était pas en avance sur son temps. Elle était exactement à sa mesure. C'est son temps qui a mis quarante ans à la rattraper.


L'islam, dans sa tradition juridique la plus élaborée, disposait d'instruments que le monde a oubliés ou ignorés : le fiqh as-siyar protégeait les non-combattants dès le VIIIᵉ siècle ; la zakât institutionnalisait la redistribution bien avant que l'État-providence ne s'y essaie ; le waqf finançait des hôpitaux ouverts à tous, sans distinction de foi. Et l'amân, la protection accordée à l'étranger, a sauvé plus de vies que bien des traités modernes.


Ces ressources, l'islam ne les détient pas pour lui-même. Il les apporte au patrimoine commun, en dialogue avec la caritaschrétienne, avec la tsédaqa juive, avec toutes les sagesses qui reconnaissent dans le visage de l'autre la trace du Créateur.


C'est ce que la Grande Mosquée de Paris a proposé, au nom des deux cents imams qui œuvrent à ses côtés en France : accueillir, dans les mois qui viennent, une rencontre dédiée à cette contribution de l'islam à la pensée humanitaire renouvelée, en lien avec le RIIFS et le Dicastère. Rome, Amman, Paris : un séminaire itinérant, une architecture nouvelle.


La moisson, avons-nous dit, est notre tâche commune.


Paris ou le temps des inquisiteurs pressés


Je reviens à Paris. Le même jour, presque la même heure.


Dans un autre coin de France, un banquet avait eu lieu. Des témoins évoquent des propos racistes. Une enquête judiciaire a été ouverte par le parquet de Caen pour « propos et comportements racistes, haineux et sexistes ». Des gestes s'apparentant à des saluts nazis auraient été observés durant l'exécution de La Marseillaise.


La Marseillaise. Le salut nazi. Dans le même geste.


On comprend l'embarras de certains. Il fallait un contre-feu. Le voici : le recteur de la Grande Mosquée de Paris, qui avait écrit un billet sur les mécanismes du repli identitaire, tous replis, y compris musulmans, la précision est dans le texte, se retrouve accusé d'avoir insulté la gastronomie française.


On aurait presque envie de rire, si ce n'était si grave.


Car enfin : Mohammad Arkoun, l'un des plus grands islamologues du XXᵉ siècle, formé à la Sorbonne, professeur au Collège de France, n'eût pas manqué de relever ici ce qu'il appelait l'impensé : ce moment où une société refuse d'examiner ce qu'elle fait réellement, et préfère construire un coupable de substitution. L'impensé n'est jamais innocent. Il est toujours au service d'un pouvoir.


L'inversion accusatoire a un nom en philosophie morale. Elle a aussi une fonction politique bien identifiée : protéger l'intéressant en incriminant celui qui nomme.

 

Ce n'est plus celui qui fait le salut nazi qui est fustigé. C'est celui qui le condamne.


La tentation du mur, ici et là-bas


Ce qui se joue à Rome et ce qui se joue à Paris sont, en réalité, la même question posée sur deux scènes différentes.


A Rome, on cherche comment reconstruire des ponts entre les traditions religieuses et les détresses du monde. À Paris, on cherche comment transformer des ponts en frontières, des héritages en forteresses.


Ibn Khaldoun, cet autre grand esprit méditerranéen qu'Arkoun aimait à convoquer, avait une formule d'une acuité terrible : toute solidarité humaine se corrompt lorsqu'elle cesse d'être un lien pour devenir une forteresse. Ce n'est plus la même chose. Le lien appelle l'autre. La forteresse le repousse. L'un construit. L'autre se défend, même quand personne n'attaque.


Nos sociétés européennes vivent précisément cette tentation. Les appartenances se raidissent. Les mémoires se transforment en frontières. Même la souffrance devient parfois concurrentielle : on pleure les siens, on comptabilise les autres.


Ce que le billet de la semaine dernière interrogeait, cette transformation des rassemblements identitaires en démonstrations d'exclusion symbolique, ne visait aucune table, aucune tradition, aucune saveur particulière de la France profonde. Il visait une logique. Une logique que l'on retrouve, du reste, dans certains de nos propres milieux : ces prêches qui construisent le monde en « nous » et « eux », ces solidarités qui ne savent plus s'ouvrir.


La Grande Mosquée de Paris est une institution centenaire. Elle a caché des juifs sous l'occupation : Kaddour Benghabrit n'a pas demandé leur appartenance avant de leur sauver la vie. Elle a, depuis sa fondation, tenu le pari difficile d'être musulmane et française sans que l'une de ces appartenances doive s'excuser de l'autre.


Cette fidélité n'est pas une posture. Elle est une mémoire agissante.

 

Ce que Rome murmure à Paris


Il y a dans le discours du pape Léon XIV une phrase que je n'ai pas cessé de retourner dans ma tête depuis que je l'ai entendue : chrétiens et musulmans sont appelés à redonner vie à l'humanité là où elle s'est refroidie, à faire entendre la voix de ceux qui souffrent et transformer l'indifférence en solidarité.


Là où elle s'est refroidie.


Cette formule vaut pour les grandes catastrophes que l'on ne regarde plus. Elle vaut aussi pour les petits refroidissements quotidiens : ces moments où l'on choisit la polémique plutôt que la pensée, la caricature plutôt que la lecture, le procès d'intention plutôt que la compréhension du propos.


Assia Djebar, qui savait mieux que quiconque ce que coûte de parler vrai entre deux langues, deux mémoires, deux rives, écrivait que les mots sont des « passeurs » : ils traversent ou ils bloquent. Les mots que l'on déforme pour intimider ceux qui pensent sont des mots qui bloquent. Ils ne construisent pas. Ils ferment.


Le Coran, et c'est là, dans cette assemblée vaticane, que la formule a résonné comme une évidence, ne dit pas : « Nous avons honoré les musulmans. »


Il dit : Wa laqad karramnâ banî Âdam, « Nous avons honoré les fils d'Adam. »


Toute la différence est là. Non comme avantage théologique sur autrui, mais comme exigence permanente envers soi-même.


J'ai quitté Rome un mardi matin, sous un ciel doux de printemps romain. Les pierres du Vatican murmurent quelque chose que le vacarme des cours n'efface pas.Elles disent que les civilisations ne s'effondrent jamais parce qu'elles dialoguent.


Elles s'effondrent quand elles cessent d'être capables de voir dans le visage d'autrui autre chose qu'une menace.


Paris, qui fut dans ses meilleurs moments une capitale du dialogue des intelligences, mérite mieux que cette semaine-là.


À Rome et à Paris, le 13 mai 2026


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris



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