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Récits célestes (n°86) - « Cela vient de Souleyman » : lorsque la parole devient une guidance envoyée

  • il y a 8 heures
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli

Le message parvint. Un court écrit : nulle armée ne l’accompagnait, nulle voix ne l’avait précédé. Un oiseau l’avait porté, franchissant une distance imperceptible aux regards, jusqu’à le déposer dans un palais majestueux. La reine de Saba ouvrit la lettre, en contempla les mots, puis déclara, comme le rapporte le Coran : « Une noble lettre m’a été remise. »


Ainsi commence la scène. Nous ne sommes pas devant un simple discours politique passager, mais devant un moment coranique singulier : une parole envoyée qui agit. La révélation s’y manifeste sous la forme d’un écrit, transmis par un prophète, pour atteindre un cœur lointain : « Elle vient de Souleyman (Salomon), et elle dit : Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Ne vous élevez pas au-dessus de moi, et venez à moi en toute soumission. »


Ici, la parole n’est pas seulement prononcée… elle est formulée, envoyée, puis laissée à son propre effet. Comme si la parole, lorsqu’elle est écrite avec vérité, n’avait plus besoin de la présence de celui qui l’a portée : elle poursuit seule son chemin. Souleyman, que la paix soit sur lui, était un roi capable de convoquer, d’ordonner et de soumettre. Pourtant, il ne commença pas par l’action, mais par la parole. Il n’éleva pas la voix… il envoya une lettre. Ce choix porte une signification profonde : lorsque la parole est reliée à la vérité, elle dispense de bien des fracas et porte en elle sa propre force. Car la parole fondée sur le vrai, ne s’achève pas avec celui qui la prononce, elle commence avec lui.


La lettre est brève, mais sa construction est d’une grande précision, comme si chacun de ses éléments occupait exactement la place qui lui revient : « Elle vient de Salomon » : une identification claire, sans ambiguïté, car la vérité ne se dissimule pas.


« Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux » : une ouverture par la miséricorde, avant toute demande, avant tout ordre. « Ne vous élevez pas au-dessus de moi » : une limite posée, sans menace ni dureté excessive. « Et venez à moi en toute soumission » : une finalité explicite, sans détour.


Ce n’est pas une éloquence d’ornement, mais une éloquence qui atteint le sens au lieu exact où il doit être atteint. La lettre ne fut accueillie ni par un refus immédiat, ni par une obéissance aveugle. La reine de Saba s’y arrêta plutôt, et médita.


Ici, la parole ne ferme pas l’intelligence, elle l’ouvre. Elle ne s’impose pas… elle pousse à réfléchir. Le cheminement se fait par degrés : lecture, consultation, mise à l’épreuve, puis rapprochement, jusqu’à ce que la parole atteigne son ultime effet, lorsque la reine prononce ce qui n’existait pas au commencement : « Seigneur, je me suis fait tort à moi-même. »


Ainsi agit la parole sincère : elle ne contraint pas, elle fait germer son effet dans le cœur.


Ce moment ne resta pas prisonnier du récit : il devint un principe. Dans la vie du Prophète ﷺ, le même esprit se retrouve : des lettres ouvertes au nom d’Allah, fondées sur la clarté, et appelant par une parole qui rassemble. Puis cet esprit se prolonge à travers l’histoire, jusqu’à façonner, dans la civilisation islamique, une attention particulière portée à la parole écrite, non comme un simple outil administratif, mais comme un dépôt confié à la justesse de l’expression.


Dans l’art épistolaire, c’est-à-dire dans les correspondances par lettres, les mots se pèsent, leurs effets se mesurent, et l’on recherche la formule capable d’unir la sincérité, la beauté et la guidance. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que se soient illustrées dans ce domaine des figures telles que ʿAbd ElHamid ElKâtib et El Jahiz, qui avaient compris que la parole n’est pas un simple agencement de lettres, mais une empreinte que l’on façonne. Mais l’origine première était là : dans une courte lettre, émanant d’un prophète, et portant l’empreinte de la Révélation.


A une époque où les mots s’écrivent à la hâte et s’envoient sans recul, ce récit nous ramène à une mesure subtile : la question n’est pas seulement de savoir ce que nous écrivons, mais avec quel esprit nous l’écrivons. Car si la parole est sincère dans son intention, claire dans son sens, empreinte de miséricorde dans son adresse, alors, si brève soit-elle, elle peut ouvrir un cœur ou changer une trajectoire.


« Elle vient de Souleyman » n’est pas une simple formule d’ouverture, mais une leçon qui demeure : lorsque la parole est portée par le souffle de la Révélation, elle peut ouvrir un chemin vers Allah.



*Article paru dans le n°109 de notre magazine Iqra.

 


 

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