Le billet du Recteur (n°117) - Le premier jour du deuxième siècle
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Au matin du 16 juillet 2026, avant que Paris ne s’éveille, l’appel à la prière de l’aube a retenti à la Grande Mosquée, comme la veille, comme chaque matin depuis cent ans. Sans protocole ni projecteurs, devant la seule assemblée, discrète et constante, des fidèles du matin. Rien ne distinguait cette aube des trente-six mille qui l’avaient précédée. Et c’est là, précisément, que j’ai reconnu le vrai miracle de notre centenaire : il n’est pas dans l’éclat d’une soirée, si belle soit-elle ; il est dans la constance d’un siècle de matins.
La veille, pourtant, cette maison avait vécu l’une des plus belles pages de son histoire. Cent ans jour pour jour après son inauguration par le Président Gaston Doumergue, nous avons célébré, le mercredi 15 juillet, le centenaire de la Grande Mosquée de Paris. Autour de nous se tenaient le ministre de l’Intérieur, affable et bienveillant, le maire de Paris, la présidente de la Région Ile-de-France, la maire du 5ème, des représentants de l’État et des collectivités, des ambassadeurs, des dignitaires de tous les cultes, des imams venus de toute la France et des fidèles nombreux, dont la présence disait, mieux qu’aucun discours, ce que cette maison représente.
À tous, je redis ici ma gratitude ; et je rends grâce à Dieu de nous avoir fait vivre un tel moment.
Ma reconnaissance va aussi — peut-être d’abord — à ceux qu’aucune plaque ne nomme : les artisans qui façonnèrent jadis ces zelliges, les imams qui ont prêché, les professeurs qui ont enseigné, les bénévoles qui ont servi, les mains anonymes qui, cent ans durant, ont ouvert les portes, fleuri les jardins et balayé les cours.
Les institutions ne vivent pas seulement de leurs fondateurs : elles vivent de leurs serviteurs.
Ce centenaire fut aussi, et pleinement, le leur.
Maintenant que les lumières se sont éteintes et que nos hôtes sont repartis, une question me retient, que je veux méditer avec vous, chers lecteurs d’Iqra : que reste-t-il d’une fête ? Et, plus largement, que reste-t-il d’un siècle ? Le Coran nous offre, pour y répondre, une parabole d’une justesse saisissante.
Évoquant la crue qui charrie à sa surface une écume gonflée, il compare le vain et le durable : « L’écume s’en va, se perd ; mais ce qui est utile aux hommes demeure sur la terre » (sourate Ar-Ra‘d, verset 17).
L’écume, ce sont les honneurs d’un soir, les lumières, les applaudissements — choses bonnes, mais passagères.
Ce qui demeure, c’est l’utile : la prière assurée jour après jour, l’enfant qui apprend à lire le Livre, le repas servi à celui qui a faim, les vies protégées aux heures du danger, la parole de paix tenue au milieu des tempêtes.
Voilà le véritable bilan d’un siècle.
Voilà l’écume, et voilà le fleuve.
Lors de la cérémonie, j’ai rappelé d’où nous venons : la dette d’honneur envers les soldats musulmans tombés pour la France, le courage de Si Kaddour Benghabrit et de l’imam Abdelkader Mesli aux heures les plus sombres, la lignée des recteurs qui, chacun à sa manière, ont ancré les musulmans de ce pays dans la République.
Ce passé, vous le connaissez et vous le portez ; je n’y reviens pas.
Ce que je veux regarder avec vous, c’est l’autre versant : celui qui commence.
Un geste, ce soir-là, l’annonçait déjà.
Nous avons offert aux fidèles un exemplaire du saint Coran calligraphié à Alger par la main du maître Mohamed Ben Saïd Chérifi.
Un Livre né sur une rive et remis sur l’autre : est-il plus belle manière de dire que l’héritage n’est pas fait pour être gardé, mais pour être transmis ?
Un centenaire qui ne ferait que contempler son passé serait une fête stérile ; le nôtre a voulu être une transmission.
Car le deuxième siècle ne se bâtira pas avec des pierres : l’édifice est là, et il est admirable. Il se bâtira avec des âmes.
Ses chantiers, nous les connaissons : instruire notre jeunesse, à qui l’École Ibn Badis transmet la religion, la langue arabe et les arts ; former des imams enracinés dans la République et porteurs d’un discours apaisé ; servir les plus fragiles, que Dar Errahma, notre maison de la miséricorde, nourrit et accompagne ; approfondir le dialogue avec nos frères des autres traditions, sans lequel nulle paix n’est durable ; et poursuivre l’œuvre d’intelligence entreprise avec la Charte de Paris et son glossaire — dire l’islam avec clarté, pour ceux qui le vivent comme pour ceux qui veulent le comprendre.
Le Prophète — que la paix et le salut soient sur lui — nous a laissé, sur ce point, un enseignement que je médite souvent : « Si l’Heure se lève alors que l’un de vous tient dans sa main une pousse de palmier, et qu’il peut la planter avant qu’elle ne se lève, qu’il la plante » (rapporté par l’imam Ahmad, d’après Anas ibn Mâlik).
Ainsi va le croyant : jusqu’au dernier instant, il plante. Nos fondateurs ont mis en terre, en 1926, un arbre dont ils savaient qu’ils ne verraient pas l’ombre centenaire. À notre tour de planter, sans savoir qui se reposera sous les branches. Chaque enfant instruit, chaque main tendue, chaque préjugé défait est une pousse confiée à la terre du deuxième siècle.
Je veux enfin le dire à notre jeunesse, qui lira peut-être ces lignes : cette maison est la vôtre.
Elle l’était hier par héritage ; elle le sera demain par votre engagement.
Vous y trouverez une foi qui grandit l’âme sans l’isoler, un savoir qui prémunit contre les excès, une fierté sereine qui n’emprunte rien au ressentiment.
Le premier siècle fut celui de nos aînés ; le deuxième sera le vôtre — et il sera, s’il plaît à Dieu, plus beau encore, parce que vous l’écrirez en enfants de la France, héritiers d’une mémoire enfin apaisée.
Au premier jour du deuxième siècle, je forme donc cette prière : que cette maison demeure ce qu’elle fut — un lieu où l’on prie, où l’on apprend, où l’on sert et où l’on se rencontre ; que l’écume des jours passe sur elle sans l’emporter ; et que ceux qui, dans cent ans, célébreront son bicentenaire puissent dire de nous ce que nous disons aujourd’hui de nos aïeux : ils ont été fidèles.
À Paris, le 16 juillet 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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