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Le billet du Recteur (n°120) - Ce qui nous est confié

il y a 58 minutes
5 min de lecture

Ils arrivent par la place du Puits-de-l’Ermite, seuls, en famille, par petits groupes d’amis. Ils s’arrêtent sous le porche, hésitent un peu, puis entrent. Les Journées du patrimoine ont cette grâce : elles donnent à chacun la permission de pousser une porte qu’il croyait fermée.


Je les regarde lever les yeux vers le minaret.


Une femme passe la main sur un zellige, doucement, comme on touche une étoffe.


Un enfant compte les filets d’eau de la vasque.


Un vieux monsieur s’est assis dans le jardin et ne dit rien.


Beaucoup ne sont pas musulmans.


Il s’en trouve chaque année pour me confier qu’ils habitent le quartier depuis trente ans, et qu’ils n’avaient jamais osé.


À tous, je veux dire la même chose : vous n’êtes pas en visite chez autrui.


Cette mosquée appartient au patrimoine de la France, et donc à vous.


Nous en avons la garde ; nous n’en avons pas l’exclusivité.


La garde. Le mot m’arrête, car il est au centre de ce que l’islam dit de l’homme.


Le Coran rapporte une scène d’avant l’histoire. Dieu propose un dépôt, al-amâna, aux plus vastes de Ses créatures : « Nous avons proposé le dépôt aux cieux, à la terre et aux montagnes. Ils ont refusé de le porter, ils en ont eu peur. Et l’homme s’en est chargé. » (Al-Ahzâb 33:72)

 

J’ai souvent médité ce refus.


Le ciel, qui porte les étoiles, a reculé.


La montagne, que rien n’ébranle, a tremblé.


Et la plus frêle des créatures, celle qu’une fièvre suffit à abattre, a tendu les mains.


Les commentateurs se sont longtemps demandé ce qu’était ce dépôt.


Les uns y ont vu la foi, d’autres les obligations de la Loi, d’autres encore la liberté, ce pouvoir redoutable de dire oui ou non à son Seigneur.


Tous s’accordent sur l’essentiel : être homme, c’est avoir reçu quelque chose qui ne vous appartient pas, et devoir en répondre.


Le verset s’achève d’ailleurs sur un mot sévère : l’homme est « injuste et ignorant ».


Le Coran ne nous flatte pas.


Il sait entre quelles mains le trésor a été placé, et il y a été placé quand même.


Il y a dans cette confiance de Dieu de quoi s’émerveiller une vie entière.


J’ai longtemps porté la robe d’avocat, et il m’en reste des mots.


Le droit appelle usufruitier celui qui habite la maison et cueille les fruits du verger sans en être le propriétaire.


Le Code civil ne lui impose qu’une charge, dans une formule admirable : jouir de la chose « à la charge d’en conserver la substance ».


Je ne connais pas de meilleure définition de notre condition.


Nous sommes usufruitiers de tout : de notre corps, de nos enfants, de la langue que nous parlons, de la terre qui nous nourrit, de la foi qui nous a été transmise.


La nue-propriété est à Dieu.


Conserver la substance.


Voilà qui éclaire le thème que l’Europe a retenu cette année pour ses Journées : le patrimoine en péril.


On pense d’abord aux pierres, et l’on a raison.


Un toit qui prend l’eau, une fresque qui s’écaille, un clocher de village que la commune ne peut plus entretenir : tout cela réclame des mains et des moyens.


Mais j’ai vu des monuments parfaitement restaurés et parfaitement morts.


Un patrimoine meurt le jour où plus personne ne sait dire pourquoi il compte.


L’indifférence ruine plus sûrement que la pluie.


Cela vaut pour une religion comme pour un édifice.


Une foi dont on hérite sans jamais l’habiter devient une coutume, puis un souvenir, puis rien.


Raviver, résister, réimaginer : les trois verbes proposés cette année, je les reçois comme un programme pour l’âme.


Raviver, parce que sous la cendre des habitudes la braise est presque toujours là.


Il suffit parfois d’un verset relu lentement, d’une prière faite sans hâte, d’une question d’enfant à laquelle on prend enfin le temps de répondre.


Résister à l’oubli, bien sûr.


Mais aussi à cette autre manière d’oublier, qui consiste à s’enfermer dans ce que l’on a reçu et à le brandir contre autrui.


Un héritage dont on fait une forteresse est déjà un héritage perdu.


Réimaginer, enfin, sans trahir.


Les maîtres artisans qui veillent sur nos zelliges le savent mieux que personne.


Ils ne mettent pas le carreau ancien sous verre.


Ils retrouvent la terre, la cuisson, le geste, et ils refont, pour des yeux qui ne sont plus ceux d’hier.

La fidélité est un travail.


Reste la question qui décourage : à quoi bon ? À quoi bon transmettre, quand tout va si vite et que nul ne sait de quoi demain sera fait ?


Le Prophète, que la paix et le salut soient sur lui, y a répondu par l’une de ses paroles les plus étonnantes : « Si l’Heure survient alors que l’un de vous tient dans sa main une jeune pousse, qu’il la plante, s’il le peut. »

Il faut se représenter la scène.


Le monde s’achève, le ciel se déchire, et un homme est là, à genoux dans la terre, qui enfonce un plant dont il ne verra jamais l’ombre.


Personne ne mangera de ce fruit.


Il plante tout de même, parce que planter est sa manière de croire.


Cette parole nous délivre du souci de la récolte et nous laisse l’honneur du geste.


Le Coran le dit à sa façon : « Les biens et les enfants sont la parure de la vie d’ici-bas. Mais les œuvres qui demeurent, les œuvres bonnes, valent mieux auprès de ton Seigneur, pour la récompense et pour l’espérance. » (Al-Kahf 18:46)

 

Les œuvres qui demeurent.


Une parole juste, un enfant élevé dans la droiture, un arbre, un puits, une école, une réconciliation.

Rien de cela ne figure à l’inventaire des monuments historiques, et c’est pourtant ce qui restera de nous.


Je pense à nos jeunes.


Je les vois parfois traverser cette cour comme ils traverseraient un musée, avec le respect un peu gêné de ceux qui craignent de déranger.


Je voudrais leur dire : vous n’êtes pas des visiteurs de votre propre héritage.


Cette foi, cette mosquée, ce pays sont à vous, c’est-à-dire qu’ils vous sont confiés.

Prenez-les. Habitez-les.


Et, le jour venu, rendez-les plus beaux que vous ne les avez reçus.


Quand le dernier visiteur sera reparti, le jardin retrouvera son silence et l’appel à la prière montera dans le soir, comme il monte ici depuis un siècle.


Nous reprendrons notre garde, en sachant un peu mieux pour qui nous veillons.



À Paris, le 22 septembre 2026


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris





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