Le billet du Recteur (n°121) - Une parole commune

Il y a des signatures qui engagent plus qu'un nom. Celle que j'ai apposée à Metz, au bas de l'Appel qui porte le nom de cette ville, aux côtés des responsables des autres cultes et en présence du Pape Léon XIV, est de celles-là. Elle engage la Grande Mosquée de Paris et, à travers elle, tous ceux qui entendent dans l'islam une parole de paix.
Metz n'avait pas été choisie au hasard. C'est la terre de Robert Schuman, l'homme qui voulut faire de peuples longtemps ennemis une communauté de destin. Il fallait peut-être cette mémoire pour rappeler que la réconciliation n'a rien d'une naïveté. C'est une décision, et parfois un courage.
Pour dire le sens de ce geste, un verset me revient sans cesse : « Dis : Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n'adorions que Dieu, sans rien Lui associer, et que nous ne prenions pas les uns les autres pour seigneurs en dehors de Dieu » (Âl 'Imrân 3:64).
Le Prophète, que la paix et le salut soient sur lui, a lui-même porté ce verset au-delà de l'Arabie, en le faisant inscrire dans la lettre qu'il adressa à l'empereur de Byzance. La tradition le rattache aussi à la venue à Médine d'une délégation chrétienne de Najrân. Le Prophète reçut ces hommes dans sa mosquée. Quand vint l'heure de leur prière, ils se levèrent pour prier, et il demanda qu'on les laisse faire. Ils prièrent ainsi, tournés vers l'orient, dans la maison même où les musulmans se prosternaient devant Dieu.
Je reviens souvent à cette scène. Elle ne prétend pas que tout se vaut : on a débattu, chacun est resté fidèle à ce qu'il croyait, et le verset s'achève sur une affirmation limpide de la foi musulmane. Mais elle enseigne que la différence de croyance ne suspend ni l'hospitalité, ni le respect, ni la dignité due à celui qui prie.
La parole commune n'est donc pas une parole unique. C'est le terrain sur lequel des croyants différents peuvent se tenir debout ensemble, sans rien renier de ce qu'ils sont.
Le Coran va plus loin encore : la diversité des hommes y est voulue. « Ô hommes ! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus pour que vous vous connaissiez » (Al-Hujurât 49:13). Il n'est pas écrit : pour que vous vous supportiez, ni pour que vous vous ignoriez poliment. Il est écrit : pour que vous vous connaissiez. Connaître l'autre fait partie du dessein divin. C'est un devoir avant d'être une courtoisie.
Cette visite portait un fil que je ne peux passer sous silence. Léon XIV est un fils de l'ordre de saint Augustin, et Augustin est un fils de Thagaste et d'Hippone, de cette terre que l'on nomme aujourd'hui l'Algérie. Ce lien me touche profondément. Il rappelle que nos histoires sont plus entrelacées qu'on ne le croit, et que les ponts entre nos deux rives n'attendent pas d'être construits : ils attendent d'être reconnus.
Reste la question la plus simple et la plus exigeante : que ferons-nous de ces jours ? Les foules sont reparties, les caméras se sont éteintes. Un texte, si beau soit-il, ne vaut que par ce qu'on en fait le lendemain. Il se vérifie dans le quartier, à l'école, sur le palier, dans la manière dont un imam parle d'un prêtre, dont un jeune musulman parle d'un jeune chrétien, et réciproquement.
Le Prophète, que la paix et le salut soient sur lui, a dit : « Le meilleur des hommes est celui qui est le plus utile aux hommes. » Voilà peut-être la mesure la plus juste de toute parole commune : ce qu'elle change, concrètement, dans la vie des autres.
Aux musulmans de France, je veux dire que cette ouverture ne retranche rien à notre foi : elle en procède. À nos amis chrétiens et juifs, et à tous ceux, croyants ou non, qui nous lisent, je veux dire que la Grande Mosquée de Paris restera là où elle se tient depuis un siècle : du côté de la paix, de la parole donnée et de la fraternité.
À Paris, le 28 septembre 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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