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Le billet du Recteur (n°94) - L'hospitalité, une épreuve de civilisation


Dans un monde saturé de discours moralisateurs, certains mots semblent aller de soi tant ils rassurent. L’hospitalité est de ceux-là. On l’invoque volontiers comme une vertu aimable, un héritage culturel, parfois comme un supplément d’âme. Mais si l’hospitalité était autre chose ? Non pas une évidence confortable, mais une épreuve. Non pas un consensus tranquille, mais une ligne de fracture.


Car l’hospitalité ne commence jamais là où tout va bien. Elle surgit lorsque la peur s’installe, lorsque les ressources se tendent, lorsque la loi hésite, lorsque la fatigue gagne les sociétés. Elle commence précisément là où l’on serait tenté de dire : pas maintenant, pas ici, pas chez nous. C’est en cela qu’elle engage une civilisation : non par ce qu’elle proclame, mais par ce qu’elle accepte de risquer.


Nous vivons une époque où la violence n’est plus seulement un fait de guerre, mais un mode de gestion du monde. Des peuples entiers sont déplacés, affamés, rendus invisibles par des décisions prises loin d’eux — parfois au nom du droit, parfois au nom de la sécurité, souvent au nom du réalisme. La déshumanisation moderne ne crie pas : elle administre. Elle ne nie pas frontalement la dignité : elle la relativise.


Face à cela, l’hospitalité n’est pas un sentiment. Elle est une prise de position. Elle affirme qu’une vie humaine ne se hiérarchise ni selon son utilité, ni selon son origine, ni selon son statut administratif. Elle rappelle que la civilisation ne se mesure ni à la puissance militaire ni à la performance économique, mais à la capacité de protéger la vulnérabilité — y compris lorsque cette protection dérange.


L’hospitalité n’a pourtant pas toujours été reléguée au registre de la vertu privée. À l’époque où les valeurs humanistes ont façonné les formes modernes du politique, elle a structuré le droit lui-même. En Europe, et singulièrement en France, le droit d’asile s’est imposé comme un principe issu des luttes contre l’arbitraire : accueillir celui qui fuyait la persécution relevait d’un devoir de l’État, non d’une concession. La protection de l’étranger n’était pas perçue comme une charge, mais comme une conséquence directe de l’universalité des droits.


Or, depuis plusieurs décennies, ce socle s’est déplacé. Sans être formellement aboli, l’héritage humaniste a été progressivement reconfiguré. L’hospitalité a quitté le cœur du droit pour devenir une exception administrative : conditionnée, filtrée, réversible. Ce qui relevait d’un principe s’est transformé en procédure, puis en soupçon. Le droit ne parle plus d’accueil, mais de flux, de quotas, de maîtrise. Ce glissement n’est pas seulement sémantique : il marque le passage d’une civilisation qui reconnaissait un devoir envers l’étranger à un système qui organise juridiquement sa mise à distance.


En islam, cette exigence n’est ni décorative ni accessoire. Elle est radicale. Le Prophète Mohammed ﷺ lie la foi non à une croyance abstraite, mais à un comportement concret : honorer l’hôte. Or honorer n’est pas tolérer. Honorer engage, expose, oblige. Cette éthique est exigeante — et c’est précisément pour cela qu’elle est si souvent trahie, y compris par ceux qui s’en réclament.


Il faut avoir le courage de le dire : l’hospitalité est aujourd’hui l’une des valeurs les plus invoquées et les plus contournées. On la célèbre dans les discours, on la restreint dans les pratiques. On l’exalte comme principe, on la redoute comme réalité. Et parfois, on la refuse au nom même de la religion, de l’identité ou de la préservation de soi. Cette contradiction appelle non l’autosatisfaction, mais l’examen.


À qui doit-on l’hospitalité ? Jusqu’où ? À quel prix ? Ces questions ne sont ni naïves ni secondaires. Elles constituent le cœur même du débat civilisationnel. Une société qui n’ose plus se les poser glisse insensiblement vers une logique de tri, puis d’exclusion, puis d’indifférence. Or l’indifférence, lorsqu’elle devient structurelle, prépare toujours des violences plus grandes.


À la Grande Mosquée de Paris, nous croyons que l’islam n’est pas un refuge identitaire, mais une responsabilité morale. Être fidèle à cette tradition, ce n’est pas se proclamer vertueux : c’est accepter d’être mis à l’épreuve. Dans un monde fragmenté, l’hospitalité n’est pas une solution miracle. Mais elle demeure un langage universel, intelligible par tous — croyants ou non — parce qu’il s’adresse directement à la conscience.


L’histoire jugera moins nos déclarations que nos seuils : ceux que nous avons fermés, et ceux que nous avons ouverts malgré la peur.

 

Car accueillir l’autre, ce n’est pas sauver le monde.

 

C’est refuser de l’abandonner.



À Paris, le 14 janvier 2026


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris




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