Philosopher (n°2) - Ce que dure une œuvre : Ibn Khaldun et le temps des institutions
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Par Zinedine Gaid
Il y a des œuvres qui meurent avec leur auteur. Des pensées qui s’éteignent sitôt le souffle coupé. Et puis il y a Ibn Khaldun. Né à Tunis en 1332, mort au Caire en 1406 ; juriste, historien, diplomate, conseiller de princes et lui-même prince de la pensée. Il a écrit la Muqaddima comme préface à son Histoire universelle. Une préface. Qui se trouve être l’un des textes les plus importants que l’humanité ait jamais produit.
Ce qu’Ibn Khaldun fonde, c’est une science nouvelle : la science des civilisations. Ilm al-‘umrân, littéralement, la science du peuplement, de l’habitation humaine du monde. Avant la sociologie de Durkheim, avant la philosophie de l'histoire de Hegel ou de Marx, Ibn Khaldun. Non par chauvinisme rétrospectif, mais par simple honnêteté intellectuelle. Il y a des antériorités qu’on feint d’ignorer. Elles finissent toujours par se rappeler à nous.
Sa thèse est d’une lucidité presque cruelle. Les civilisations naissent, croissent, déclinent et meurent. Non par hasard, non par fatalité divine, mais par une logique interne que l’historien peut observer et comprendre. Ce qui fait naître une civilisation, c’est l’asabiyya : le sentiment de solidarité collective, le lien de groupe, cette énergie primaire qui soude les hommes entre eux et leur donne la force de construire ensemble. Ce qui la fait mourir, c’est la disparition de cette même asabiyya – le luxe, la corruption, l'affaiblissement des mœurs, la déliquescence du lien. Toujours le même mouvement. Toujours la même courbe. Comme une respiration.
Cette pensée est née de l’exil. Ibn Khaldun a traversé le Maghreb, l’Andalousie, l’Égypte ; exilé, emprisonné, rappelé, exilé encore. Il a connu, dans sa chair, ce qu’il théorisait dans ses livres : l’instabilité des pouvoirs, la fragilité des empires. On ne pense bien les civilisations que lorsqu’on en a vu plusieurs s’effondrer sous ses yeux. C’est le privilège amer de l’exilé : voir de loin ce que l’habitant du chez-soi ne peut voir parce qu’il y est trop dedans. Sa pensée est une pensée du dehors. Il regarde l’histoire comme on regarde un paysage depuis une hauteur, avec la distance nécessaire pour en voir la forme et le mouvement.
Et ce qui dure – qu’est-ce que c’est, au fond ? Non pas les empires. Non pas les dynasties. Pas même les États. Ce qui dure, c’est ce qui a su créer du lien. Ce qui a su, génération après génération, renouveler cette asabiyya, ce sentiment d’appartenir ensemble à quelque chose qui nous dépasse.
C’est ici que nous retrouvons la Grande Mosquée de Paris. Voilà cent ans qu’elle se dresse dans le ciel de l’Île-de-France. Voilà cent ans qu’elle crée du lien – entre des hommes et des femmes que tout semblait séparer, entre deux rives de la Méditerranée, entre deux façons d’habiter le monde et de le prier. Elle est, au sens proprement khaldounien du terme, une institution civilisationnelle : non pas un simple édifice de pierre et de stuc, mais un foyer d’asabiyya, un lieu où se fabrique, discrètement et patiemment, la solidarité qui permet à un groupe humain de tenir debout et de se projeter dans l’avenir.
Ibn Khaldun savait que les institutions qui durent sont celles qui savent traverser les crises sans perdre leur âme. La Grande Mosquée en est la preuve vivante. Elle a traversé l’Occupation – et ouvert ses portes aux persécutés. Elle a traversé les guerres de décolonisation – et continué de prier. Elle a traversé les attentats, les peurs, les crispations – et maintenu ses jardins ouverts à tous. Chaque épreuve traversée a renforcé le lien au lieu de le défaire. C’est le signe propre des grandes institutions : elles ne survivent pas aux crises malgré elles ; elles en sortent plus nécessaires qu’avant.
Ce qui dure d’une œuvre, c’est sa façon de poser les questions. Ibn Khaldun ne nous dit pas combien de temps durera notre civilisation commune, il nous demande de quoi elle vit, de quels liens elle est faite, de quelle asabiyya elle se nourrit. La Grande Mosquée de Paris, en ce centenaire, nous offre une réponse. Elle vit du don. Elle vit de l’hospitalité. Elle vit de cette conviction, ancrée dans le plus profond de la tradition islamique, que la maison de Dieu est d’abord une maison de l’homme, ouverte, accueillante, sans condition.
Cent ans. Ce n’est pas rien pour une institution humaine. C’est même, à l’échelle d'Ibn Khaldun, un bel âge de maturité ; celui où une asabiyya a eu le temps de se sédimenter, de traverser assez d’épreuves pour savoir qu’elle tient, et de regarder l’avenir avec la sérénité tranquille de ce qui a déjà prouvé sa nécessité.
Bonne fête, Grande Mosquée. Tu as, depuis cent ans, prouvé que tu étais faite pour durer.




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