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Hadiths apocryphes (n°14) - "Toi qui dissipes les soucis"

il y a 5 heures
6 min de lecture


Par Cheikh Rachid Benchikh

On rapporte du Prophète ﷺ l’invocation suivante : « Ô Allah, Toi qui dissipes les soucis, qui écartes l’affliction et qui exauces l’appel de ceux qui sont dans la détresse, Toi, le Tout Miséricordieux de ce monde et de l’au-delà, et le Très Miséricordieux en l’un et l’autre, c’est Toi qui me fais miséricorde. Accorde-moi donc une miséricorde qui me dispense de celle de tout autre que Toi. »


Cette formulation est fréquemment relayée dans certains ouvrages, sur des sites internet, dans des messages, et même parfois du haut de certaines tribunes, comme s’il s’agissait d’une invocation prophétique. Certains vont jusqu’à l’attribuer avec certitude au Prophète ﷺ. Nous allons donc aujourd’hui soumettre cette invocation à l’examen des spécialistes de la science du hadith, afin d’en déterminer le statut et d’identifier, à sa place, les invocations authentiquement établies dans la Sunna.


Cette invocation nous est parvenue par plusieurs voies de transmission. La version la plus connue est rapportée d’après ‘Aicha, qu’Allah l’agrée, selon laquelle Abou Bakr El-Siddiq, qu’Allah l’agrée, aurait mentionné avoir entendu du Messager d’Allah ﷺ une invocation que Jésus, sur lui la paix, enseignait à ses disciples. Il y est indiqué que toute personne lourdement endettée qui invoquerait Allah par cette formule verrait Allah acquitter sa dette. Cette tradition a été rapportée notamment par El-Bazzâr, El-Tabarani dans l’un de ses ouvrages, Ibn ʿAdī, El-Hakim, El-Bayhaqî, ainsi que par d’autres traditionnistes.


Ce hadith a été jugé faible par l’imam El-Mundhiri et par El-Souyouti. El-Albani, quant à lui, l’a considéré comme fabriqué dans son ouvrage Daʿif el-Targhib wa-l-Tarhib. Ce hadith figure également parmi les traditions recensées dans plusieurs ouvrages consacrés aux hadiths inventés, notamment :

  • Tadhkirat al-mawḍoūʿāt, d’El-Fattanī

  • Tanzīh El-sharīʿa

  • El-Fawāʾid el-majmoūʿa de El-Shawkānī.


Dès lors, la formulation la plus rigoureuse serait de dire : « Ce hadith n’est pas authentiquement établi comme provenant du Prophète ﷺ. Certains savants l’ont jugé fabriqué, et les auteurs d’ouvrages consacrés aux hadiths inventés l’ont également recensé parmi ceux-ci. » Ce qui mérite toutefois d’être relevé, c’est que le contenu général de cette invocation n’est pas, quant à son sens, étranger à la Sunna. Les expressions qu’elle contient au sujet de la délivrance, de la dissipation de l’affliction et de l’exaucement de celui qui se trouve dans la détresse sont, dans leur ensemble, conformes à des significations justes, attestées par de nombreux textes du Coran et de la Sunna.


Cela met en lumière un principe important dans la manière d’aborder les hadiths : une invocation peut être juste dans son sens, trouver son origine dans les propos de certains pieux prédécesseurs, ou encore être rapportée dans d’autres traditions, avant d’être progressivement transmise parmi les gens comme s’il s’agissait d’un hadith authentiquement attribué au Messager d’Allah ﷺ.

D’où la nécessité de vérifier avec rigueur l’authenticité des transmissions !


Il semble que plusieurs facteurs aient contribué à la large diffusion de cette invocation, parmi lesquels la beauté de ses formulations. Elle est en effet construite autour de notions telles que la miséricorde, la délivrance et la dissipation de l’affliction, autant de significations qui répondent profondément aux besoins de l’être humain dans les moments d’épreuve.


Il en va de même de la justesse générale de ses significations : le Coran et la Sunna abondent en textes qui mettent en évidence le mérite de se tourner vers Allah, Son exaucement de celui qui se trouve dans la détresse, la dissipation des épreuves et l’espérance placée en Sa miséricorde. A cela s’ajoute le fait que le domaine des invocations compte parmi ceux dans lesquels les gens se montrent le plus indulgents lorsqu’ils attribuent certains textes au Prophète ﷺ, car ils considèrent souvent le sens, avant de s’interroger sur la chaîne de transmission.


Il convient donc de rappeler une règle essentielle : toute belle invocation n’est pas nécessairement un hadith, toute signification juste ne constitue pas pour autant un hadith, et tout ce qui est couramment répété par les prédicateurs et les dévots ne peut être attribué au Messager d’Allah ﷺ sans preuve.


Les invocations authentiquement établies dans la Sunna


Si l’objectif recherché à travers la diffusion de ce hadith est de trouver un remède à l’angoisse et à la tristesse, de rechercher la sérénité, l’apaisement et la délivrance, alors la Sunna prophétique n’a nullement laissé le musulman en quête de formules d’origine incertaine. Elle nous a au contraire transmis des invocations prophétiques authentiques, plus profondes dans leur sens, plus fortes dans leur effet et mieux établies du point de vue de la transmission. Parmi les plus importantes figure le hadith de ʿAbd Allah ibn Masʿoūd, qu’Allah l’agrée, selon lequel le Prophète ﷺ a dit : « Nul n’est atteint par un souci ou une tristesse sans dire : “Ô Allah, je suis Ton serviteur, fils de Ton serviteur et fils de Ta servante. Je suis entièrement sous ton autorité. Ton jugement s’accomplit sur moi et Ton décret à mon égard est juste. Je T’implore par chacun de Tes noms : ceux par lesquels Tu T’es nommé Toi-même, ceux que Tu as révélés dans Ton Livre, ceux que Tu as enseignés à l’une de Tes créatures, ou encore ceux que Tu T’es réservés dans la science de l’Invisible auprès de Toi. Fais du Coran le printemps de mon cœur, la lumière de ma poitrine, ce qui dissipe ma tristesse et fait disparaître mon souci.” Sans qu’Allah ne fasse alors disparaître son souci et sa tristesse et ne les remplace par une délivrance. » Ils dirent alors : « Ô Messager d’Allah, ne devrions-nous pas apprendre cette invocation ? » Il répondit : « Si. Il convient à quiconque l’entend de l’apprendre. » Ce hadith est rapporté par l’imam Ahmad et par el-Tabarani.


Ainsi, le hadith couramment diffusé, mais qui n’est pas authentiquement établi, commence par les termes : « Ô Allah, Toi qui dissipes les soucis et écartes l’affliction… »


Quant à la Sunna authentique, elle nous enseigne une autre invocation qui fait du Coran lui-même le printemps du cœur, la lumière de la poitrine, ce qui dissipe la tristesse et fait disparaître le souci. Cette approche est plus profonde qu’une simple demande visant à faire cesser la douleur, car elle rattache le cœur à la source première de la sérénité : Allah, exalté soit-Il.


Entre l’invocation couramment diffusée et l’invocation authentiquement transmise


La méditation de l’invocation prophétique authentique montre que, dans la Sunna, le traitement du souci ne consiste pas simplement à chercher à fuir les émotions douloureuses.


Il s’agit plutôt de reconstruire et de raffermir la relation de l’être humain avec son Seigneur au cœur même de l’épreuve.


La Sunna ne nie pas la souffrance humaine


Il importe ici de ne pas comprendre ce hadith comme la promesse que le croyant ne connaîtra jamais la tristesse, ni comme l’affirmation que toute tristesse serait le signe d’une faiblesse de la foi. Les prophètes eux-mêmes ont connu la tristesse, et le Prophète ﷺ a traversé des périodes de profonde douleur et de deuil. La Sunna est venue enseigner à l’être humain comment faire face à la tristesse, comment empêcher celle-ci de se transformer en désespoir, et comment faire de l’épreuve une occasion de revenir vers Allah. L’être humain peut éprouver de la tristesse, de l’angoisse, de la peur et un sentiment de faiblesse. Mais la différence tient à ce que la Sunna ne le laisse pas prisonnier de ces émotions : elle lui ouvre au contraire les voies de l’invocation, de la patience, de l’espérance, du recours à Allah et de la mise en œuvre des moyens appropriés.    

          Dans cette perspective, la notion contemporaine de santé mentale peut rejoindre nombre de significations auxquelles la Sunna accorde une grande importance, telles que la sérénité, la quiétude intérieure, la patience, l’acceptation confiante, l’espérance, la bonne opinion d’Allah et le soulagement des détresses. Il convient toutefois de ne pas projeter sur les textes prophétiques des termes contemporains qui ne correspondent pas à leur formulation originelle.


En conclusion


L’invocation : « Ô Allah, Toi qui dissipes les soucis, qui écartes l’affliction et qui exauces l’appel de ceux qui sont dans la détresse… » s’est largement répandue parmi les gens, certains la transmettant comme un hadith attribué au Messager d’Allah ﷺ. Toutefois, elle n’est pas authentiquement établie comme provenant de lui ﷺ. Ses différentes voies de transmission présentent une faiblesse importante, certains savants l’ont même jugée fabriquée, et plusieurs auteurs l’ont recensée dans leurs ouvrages consacrés aux hadiths inventés.


Quant à son contenu, invoquer Allah, pour Lui demander de dissiper les soucis et l’affliction, d’accorder Sa miséricorde et la délivrance, il renferme des significations justes, attestées par les textes de la Révélation. Le fait que cette invocation ne soit pas authentiquement attribuée au Prophète ﷺ n’implique donc pas que chacune de ses formulations soit, en elle-même, interdite dans l’invocation. Ce qui doit être évité, c’est de l’attribuer au Messager d’Allah ﷺ sans preuve authentique.


Plus encore, la Sunna authentique nous dispense de recourir à ce qui n’est pas établi. Le Prophète ﷺ a en effet enseigné à ses Compagnons une invocation authentiquement rapportée au sujet du souci et de la tristesse, qui réunit l’affirmation de l’unicité d’Allah, la soumission confiante et l’espérance, et dans laquelle le Coran est décrit comme « le printemps du cœur, la lumière de la poitrine, ce qui dissipe la tristesse et fait disparaître le souci ». Les spécialistes du hadith en ont confirmé l’authenticité.


Ainsi il devient clair que le musulman n’a nul besoin de recourir à un hadith faible ou fabriqué pour trouver dans la Sunna de quoi apaiser son cœur : les enseignements authentiquement établis du Prophète ﷺ suffisent amplement à se passer de tout ce qui ne l’est pas.



*Article paru ans le n°124 de notre magazine Iqra.

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