Récits célestes (n°97) - Jacob (Ya’koub) : quand la tristesse ne contredit pas la foi

Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Les années passèrent, mais Jacob n’oublia pas… Ses fils grandirent, les circonstances changèrent, Joseph demeura absent, puis son frère disparut à son tour. Pourtant, un seul nom jaillit du cœur du vieil homme, comme si la perte venait tout juste de survenir : « Hélas ! Que mon chagrin est grand pour Joseph ! »
Le Coran ne nous a pas dissimulé la tristesse de Jacob, pas plus qu’il ne l’a évoquée furtivement au fil du récit. Il en décrit au contraire l’empreinte jusque dans son corps : « Ses yeux blanchirent de chagrin, tandis qu’il contenait sa douleur. » Jacob était pourtant un prophète : il connaissait son Seigneur, plaçait sa confiance en Lui et nourrissait à Son égard les meilleures pensées. C’est lui-même qui, dès le commencement de l’épreuve, avait dit : « Il ne me reste donc qu’une belle patience. » Et malgré cela, il fut triste. Sa tristesse se prolongea et sa douleur s’intensifia. Il était affligé, tout en demeurant patient. Il n’y a aucune contradiction entre les deux. Ses fils virent jusqu’où son chagrin l’avait conduit et lui dirent : « Par Allah ! Tu ne cesseras donc d’évoquer Joseph jusqu’à dépérir ou en mourir. »
Sa réponse fut alors de celles qui révèlent tout autant le sens de la patience que la profondeur du chagrin : « Je ne me plains de ma détresse et de ma tristesse qu’à Allah. »
Il dit bien : « ma tristesse ». Il ne nia pas sa douleur, il savait simplement où la déposer. Pour lui, la patience ne consistait pas à nier ce qu’il éprouvait intérieurement, mais à adresser sa plainte à Dieu.
Et Jacob ne s’arrêta pas à la plainte. Après des années de séparation, après avoir dit : « Hélas ! Que mon chagrin est grand pour Joseph ! », après que ses yeux eurent blanchi sous l’effet de la tristesse, il se tourna vers ses fils et leur dit : « Ô mes fils, partez à la recherche de Joseph et de son frère, et ne désespérez pas de la miséricorde de Dieu. »
Il était triste, sans jamais désespérer. Il se plaignait à Dieu, sans jamais perdre espoir. Il espérait, mais son espérance n’était pas une attente passive : « Partez à sa recherche. » Tristesse, patience, espérance, puis action.
C’est ainsi que se dessine la juste place de la tristesse à la lumière de la foi. La tristesse est l’un des états naturels de l’être humain, les prophètes et les hommes vertueux eux-mêmes l’ont connue. Mais la foi ne la laisse pas envahir le cœur sans horizon : elle la contient par la patience, y ouvre une voie vers l’espérance et l’empêche de se transformer en désespoir d’Allah ou en révolte contre Son décret.
Toute plainte n’est pas nécessairement signe d’impatience, pas plus que tout silence n’est synonyme de patience. Job, que la paix soit sur lui, dit : « Le mal m’a touché, et Tu es le plus Miséricordieux des miséricordieux. » Puis Dieu le décrivit en ces termes : « Nous l’avons trouvé patient. » Jacob, lui aussi, confia sa détresse et sa tristesse à son Seigneur, sans que cette plainte ne contredise ses paroles : « Il ne me reste donc qu’une belle patience. »
Ce sens s’est également manifesté dans l’un des moments les plus douloureux de la vie du Prophète. Lorsque son fils Ibrahim mourut, ses yeux se remplirent de larmes et il dit : « Les yeux versent des larmes, le cœur s’attriste, mais nous ne disons que ce qui agrée notre Seigneur. »
Des yeux qui pleurent, un cœur qui s’attriste, et une langue que la foi maîtrise.
Ce qui est demandé n’est donc pas que la tristesse ne pénètre jamais dans le cœur, mais qu’elle n’en prenne pas entièrement possession. La foi ne laisse pas la tristesse telle qu’elle l’a trouvée : elle l’apaise par la patience, préserve l’espérance dans le cœur et ouvre devant l’être humain une voie vers l’action. C’est en ce sens que la tristesse de Jacob rejoint cette parole de Dieu : « N’est-ce point par l’évocation de Dieu que les cœurs s’apaisent ? »
La quiétude intérieure ne signifie pas nécessairement l’absence de douleur, elle signifie plutôt que le cœur ne demeure pas prisonnier de cette douleur. Et l’évocation de Dieu n’est pas la promesse d’une vie épargnée par toute perte, ni celle d’un cœur que les peines n’atteindraient jamais. Elle est un lien avec Dieu qui empêche la souffrance de refermer sur l’être humain toutes les issues.
Le Coran enseigne également au croyant à ne pas demeurer prisonnier de ce qui lui a échappé : « Afin que vous ne vous affligiez pas de ce qui vous a échappé et que vous ne vous réjouissiez pas avec excès de ce qui vous a été accordé. » Ce qui est demandé n’est donc pas de ne jamais éprouver de tristesse, mais de ne pas la laisser régner sur le cœur. La foi atténue l’emprise de ce qui est perdu, empêche l’épreuve de conduire au désespoir, ouvre dans la douleur un chemin vers l’espérance, et dans l’impuissance un chemin vers l’action.
C’est là un sens dont notre époque a particulièrement besoin. Il arrive qu’une personne traverse une profonde détresse ou une souffrance psychologique qui l’accable, puis qu’à cette douleur s’en ajoute une autre lorsqu’elle s’imagine que le simple fait d’éprouver cela, serait le signe d’une foi faible ou d’un lien insuffisant avec Dieu. Il n’en est rien. Mais faire preuve de compassion envers celui qui souffre ne signifie pas le laisser prisonnier de sa souffrance, pas plus qu’il ne suffit de toujours lui dire : « Patiente. »
La patience n’exclut pas le recours aux moyens qui peuvent aider, et placer sa confiance en Dieu, n’a jamais signifié y renoncer.
Lorsque le corps tombe malade, l’être humain se tourne vers Dieu tout en cherchant à se soigner, sans considérer que consulter un médecin diminue en quoi que ce soit sa confiance en Lui. Il en va de même lorsque la souffrance psychologique devient lourde à porter : demander de l’aide à ceux qui sont en mesure de l’apporter, et recourir à des professionnels lorsque cela est nécessaire, ne contredit ni la foi ni le fait de chercher refuge auprès de son Seigneur.
L’évocation d’Allah a sa place, l’invocation a la sienne, la présence bienveillante d’autrui a la sienne, tout comme les soins et l’accompagnement de professionnels. Nul besoin que l’un exclue l’autre. Peut-être que celui qui souffre n’a besoin ni de quelqu’un qui juge sa foi à l’aune de sa douleur, ni de quelqu’un qui le laisse s’y abandonner, mais plutôt de quelqu’un qui lui témoigne de la compassion, lui indique les voies de l’aide et lui rappelle que la porte de Dieu ne se ferme jamais.
Et au terme du chemin, la tunique revint, la vue revint, et Joseph revint. Mais ce qu’il y a peut-être de plus beau dans cette histoire, c’est que l’espérance n’est pas née après le soulagement. Elle était déjà là, bien avant.
Jacob dit, alors qu’il était encore au cœur même de la perte : « Ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. » Et il ne se contenta pas d’espérer, il leur dit aussi : « Partez à la recherche de Joseph et de son frère. »
Ainsi, l’histoire de Jacob ne nous enseigne pas que le croyant ne connaît pas la tristesse, pas plus qu’elle ne l’invite à s’y abandonner. Elle nous enseigne que la foi n’empêche pas le cœur de souffrir, mais qu’elle empêche la douleur d’avoir le dernier mot.
Jacob fut si profondément affligé que ses yeux blanchirent, mais il ne désespéra pas. Il se plaignit, mais à Dieu. Il espéra, puis il agit. Et peut-être la sérénité du cœur consiste-t-elle précisément à demeurer, au cœur même de la douleur, lié à Dieu et ouvert à l’espérance.
*Article paru dans le n°124 de notre magazine Iqra.
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