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Hadiths apocryphes (n°15) - "Renoncer à l’illicite, éviter le doute et dire la vérité : ce que disent les sources authentiques"

il y a 56 minutes
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Par Cheikh Rachid Benchikh

Les paroles attribuées au Prophète ﷺ ne sont pas toutes authentiques, même lorsqu’elles invitent à la vertu, encouragent l’adoration ou mettent en garde contre les péchés. De bonne foi, certains croyants transmettent des récits édifiants sans en vérifier l’origine. Or la beauté d’une formule, pas plus que la noblesse de l’intention, ne suffit à en garantir l’authenticité. Cette série entend donc signaler les hadiths inventés, en préciser le statut selon les spécialistes et leur substituer des enseignements solidement établis par le Coran et la Sunna.


Un récit jugé inventé


On rapporte de Abd Allah ibn Massoûd, qu’Allah l’agrée, que le Prophète ﷺ aurait dit : « Quiconque renonce à un dirham acquis illicitement, Allah le préservera du Feu de l’Enfer. Quiconque renonce à un dirham dont la licéité est douteuse, Allah lui accordera une récompense équivalente à celle d’un prophète parmi les prophètes. Et quiconque renonce au mensonge ne se verra inscrire aucun péché durant toute sa vie et entrera au Paradis sans avoir à rendre de comptes. »


L’imam Ibn El-Jawzi a classé ce récit parmi les hadiths inventés (mawdou‘) dans El-Mawdou’at. Sa chaîne de transmission comporte Mohammed ibn Sa‘îd El-Bourqi, que Hamza ibn Yûsuf El-Sahmi a qualifié de menteur. Dans Tartîb El-Mawdou’at, el-Dhahabi le décrit comme un imposteur (dajjâl).   El-Khatîb El-Baghdadi a également rapporté ce récit dans Tarikh Baghdâd. Il ne saurait donc être présenté comme une parole avérée, du Messager d’Allah ﷺ.


Ce jugement rappelle la nécessité de distinguer la valeur morale d’un propos, de son attribution au Prophète ﷺ. Les spécialistes examinent notamment les transmetteurs et la solidité de la chaîne : un récit séduisant ne devient pas authentique parce qu’il correspond à une idée juste. La prudence est d’autant plus nécessaire lorsqu’il annonce une rétribution particulière relevant de l’invisible.


Pourquoi circule-t-il autant ? Parce qu’il associe trois vertus appréciées : la probité, la prudence et la véracité, à des promesses particulièrement frappantes : délivrance du Feu, récompense d’un prophète et entrée au Paradis sans avoir à rendre de comptes. Sa diffusion dans les assemblées, les messages et les réseaux sociaux favorise sa répétition sans contrôle. Pourtant, la notoriété d’un récit ne prouve rien : une récompense divine précise ne peut être affirmée sur la base d’une simple impression ou d’une supposition.


Trois vertus fondées sur des textes authentiques


Se préserver des biens illicites


Le Coran interdit de s’approprier injustement les biens d’autrui : « Et ne dévorez pas mutuellement vos biens par des moyens illicites. » (Sourate El-Baqara, verset 188). Il rappelle aussi : « Et mangez de ce qu’Allah vous a attribué de licite et de bon. » (Sourate El-Ma’ida, verset 88).


Le musulman doit ainsi veiller à la licéité de ses revenus, de sa nourriture et de sa boisson, que les sommes en cause soient modestes ou importantes. L’obligation d’éviter l’illicite et le mérite d’un gain honnête ne nécessitent nullement la promesse, non établie, selon laquelle l’abandon d’un seul dirham garantirait un affranchissement particulier du Feu.


Cette vigilance concerne aussi les transactions ordinaires : la recherche du bénéfice ne saurait justifier la fraude, l’appropriation du bien d’autrui ou la négligence des droits qui lui sont dus. La piété demande de mesurer ses actes à la règle du licite, et non à l’attrait d’une récompense exceptionnelle dont l’origine n’est pas établie.


Éviter les choses douteuses


D’après En-Nou‘mân ibn Bachir, qu’Allah les agrée, lui et son père, le Prophète ﷺ a dit : « Certes, ce qui est licite est clair, et ce qui est illicite est clair. Entre les deux se trouvent des choses équivoques, dont beaucoup de gens ne connaissent pas le statut. Celui qui se préserve des choses douteuses préserve ainsi sa religion et son honneur… » (Rapporté par El-Boukhari et Mouslim).


Ce hadith est un fondement de la rigueur religieuse (Wara‘). Il invite à faire preuve de discernement devant ce dont le statut demeure incertain, sans tomber dans l’excès, les scrupules obsessionnels ni l’interdiction de ce qu’Allah a rendu licite. En revanche, rien dans ce texte authentique n’autorise à promettre, pour l’abandon d’un dirham douteux, la récompense réservée à un prophète.


Il ne s’agit pas de suspecter systématiquement toute chose, mais de s’informer lorsqu’une incertitude sérieuse apparaît et de s’abstenir, si besoin, jusqu’à clarification. La mesure fait partie de cet enseignement : le scrupule protège la conscience lorsqu’il repose sur un motif réel, non lorsqu’il se transforme en inquiétude permanente.


Renoncer au mensonge et cultiver la véracité


D’après ‘Abd Allâh ibn Mass‘oud, qu’Allah l’agrée, le Prophète ﷺ a dit : « Certes, la véracité conduit à la vertu, et la vertu conduit au Paradis. L’homme ne cesse de dire la vérité jusqu’à ce qu’il soit inscrit auprès d’Allah parmi les véridiques. Quant au mensonge, il conduit à la perversité, et la perversité conduit au Feu de l’Enfer… » (Rapporté par El-Boukhari et Mouslim).


La véracité n’est donc pas une simple qualité du langage : elle façonne le caractère et conduit à la droiture, tandis que le mensonge habituel entraîne vers la faute. Cela ne signifie toutefois pas que celui qui cesse de mentir devient infaillible, qu’aucun péché ne lui sera plus inscrit ou qu’il sera dispensé de rendre des comptes. Il demeure soumis à ses obligations religieuses, tout en étant récompensé pour cette vertu.


La véracité se manifeste également dans les engagements pris, les témoignages et les rapports avec autrui. Elle suppose de refuser la tromperie et de reconnaître ses erreurs. Ce travail sur soi accompagne l’effort d’obéissance à Allah, il n’efface ni la possibilité de nouvelles fautes ni la responsabilité de les réparer.


Des rappels fiables pour guider les comportements


Condamner un hadith inventé ne revient pas à rejeter toutes les idées qu’il évoque. Les deux versets coraniques et les deux hadiths authentiques cités ici apportent précisément l’alternative recherchée : ils fondent l’interdiction de l’enrichissement injuste, la prudence envers les choses douteuses et le mérite de la véracité dans la parole comme dans l’action.


Ces enseignements ne se limitent pas à émouvoir. Ils appellent à rechercher des gains licites, à vérifier ce qui suscite une hésitation réelle, à dire la vérité, à restituer les droits à leurs propriétaires et à se repentir de ses manquements. Ils permettent ainsi d’éduquer les consciences et de réformer les conduites sans recourir à des promesses invérifiables.


La transmission responsable fait elle-même partie de ce devoir : avant de reprendre une citation dans une leçon, une conversation ou une publication, il convient d’en rechercher la source et de distinguer le récit authentique de celui dont l’attribution est rejetée. L’édification religieuse y gagne en clarté et en confiance.


Conclusion


Le récit promettant le salut du Feu pour l’abandon d’un dirham illicite est inventé et ne peut être attribué au Prophète ﷺ. Mais les vertus qu’il mentionne restent pleinement enseignées par les sources authentiques. A chacun de vérifier ce qu’il transmet : la justesse d’une idée ne permet jamais de prêter au Messager d’Allah ﷺ des paroles qu’il n’a pas prononcées. Une exhortation fidèle à la Révélation n’a nul besoin d’un hadith apocryphe pour toucher les cœurs.


Veillons à diffuser la Sunna authentique et faisons de la vérification des hadiths une exigence de probité dans l’appel à Allah.



*Article paru ans le n°125 de notre magazine Iqra.

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