Sabil al-Iman (n°124) - Le pardon qui n’efface pas la vérité

Par Cheikh Khaled Larbi
Certaines blessures ne disparaissent pas avec le temps. Elles demeurent dans les mémoires, traversent les générations et laissent derrière elles des questions auxquelles aucune parole ne répond tout à fait. Face à l’injustice, une exigence s’impose : faire reconnaître la vérité. Face à la souffrance, une autre espérance demeure : retrouver la paix. L’islam nous enseigne que ces deux chemins ne sont pas incompatibles. La justice protège les droits, la miséricorde préserve les cœurs de l’emprise de la haine.
Pardonner sans nier
Le pardon n’est ni l’oubli imposé, ni l’excuse accordée à l’injustice. Il ne contraint pas la victime à renoncer à ses droits et ne dispense pas l’auteur d’une faute d’en assumer la responsabilité. Il est une démarche intérieure dont la valeur ne réside pas dans l’effacement des faits, mais dans la possibilité de ne plus laisser la blessure gouverner toute une vie.
Le Coran établit un équilibre remarquable entre justice et pardon :
﴿وَجَزَاءُ سَيِّئَةٍ سَيِّئَةٌ مِثْلُهَا ۖ فَمَنْ عَفَا وَأَصْلَحَ فَأَجْرُهُ عَلَى اللَّهِ﴾
« La rétribution d’une mauvaise action est une mauvaise action identique. Mais celui qui pardonne et réforme, sa récompense incombe à Allah. »
Coran, 42 :40, traduction du sens
Le verset reconnaît la légitimité d’une réponse juste et proportionnée, tout en ouvrant une voie plus élevée : celle du pardon lorsqu’il contribue à la réforme. La miséricorde ne consiste donc pas à appeler le mal un bien, mais à empêcher le mal de produire indéfiniment ses effets.
Le Coran nous invite également à répondre au mal par ce qui est meilleur (Coran, 41 :34). Cette exigence ne demande pas de fermer les yeux sur l’injustice. Elle nous appelle à ne pas lui ressembler.
La véritable force est de se maîtriser
Le Prophète Muhammad ﷺ a donné de la force une définition qui dépasse celle du pouvoir physique : « Le fort n’est pas celui qui terrasse les autres, le fort est celui qui se maîtrise lorsqu’il est en colère. » (Sahih El-Boukhari, no 6114, Sahih Mouslim, no 2609).
La colère face à l’injustice peut être légitime. Mais lorsqu’elle devient aveugle, elle risque de faire naître de nouvelles injustices. Se maîtriser ne signifie pas se résigner, c’est défendre le droit sans céder à l’excès, protéger les victimes sans désigner des coupables par appartenance et demander des comptes sans appeler à la vengeance.
Le Prophète ﷺ a également enseigné : « Secours ton frère, qu’il soit injuste ou victime d’une injustice. » Lorsque ses Compagnons lui demandèrent comment secourir celui qui commet une injustice, il leur expliqua qu’il fallait l’en empêcher (Sahih El-Boukhari, no 2444).
Voilà une solidarité qui ne se confond pas avec la complaisance : aimer quelqu’un ne signifie pas couvrir ses fautes. Parfois, lui venir en aide, c’est l’empêcher de nuire et lui rappeler ses responsabilités. Car la miséricorde envers l’auteur d’une injustice ne doit jamais devenir l’abandon de sa victime.
Se souvenir sans transmettre la haine
Cette distinction prend une résonance particulière lorsqu’on évoque le 17 octobre 1961. A Paris, des milliers d’Algériens manifestèrent contre un couvre-feu qui leur était spécifiquement imposé. La répression policière fut d’une extrême violence : des milliers de personnes furent arrêtées, des manifestants furent tués et certains corps furent retrouvés dans la Seine. Si le bilan humain exact demeure discuté par les historiens, la gravité de la répression est établie.
Le 16 octobre 2021, le président de la République qualifia d’« inexcusables pour la République » les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon.
Se souvenir de cette tragédie, ce n’est pas condamner indistinctement les Français d’hier et d’aujourd’hui. C’est reconnaître les victimes, examiner les responsabilités historiques et transmettre les faits avec rigueur. Les familles endeuillées n’ont pas à voir leur souffrance minimisée au nom de la réconciliation. Une paix véritable ne se construit ni sur le silence imposé ni sur l’oubli exigé, mais sur la vérité, la reconnaissance et la volonté de ne pas répéter les mêmes fautes.
Le pardon ne se décrète pas de l’extérieur. Nul ne peut imposer à une victime le rythme de son apaisement, ni lui demander d’oublier pour épargner aux autres le poids de l’histoire. En revanche, chacun peut choisir de ne pas transformer la mémoire d’une injustice en justification d’une nouvelle injustice.
C’est là toute la difficulté, mais aussi toute la grandeur du chemin spirituel : préserver la mémoire sans cultiver la rancœur, défendre les droits sans perdre son humanité et rechercher l’apaisement sans sacrifier la vérité.
La miséricorde qui libère
L’islam ne nous demande pas d’oublier les blessures, il nous invite à ne pas leur abandonner notre conscience. Le pardon peut alléger un cœur, mais il ne remplace ni la justice ni la reconnaissance du tort subi. Il peut ouvrir une porte à la réconciliation, sans que cette dernière puisse être exigée de toute victime.
Pardonner, c’est parfois déposer le poids de la haine. Se souvenir, c’est empêcher que l’injustice soit ensevelie une seconde fois. Entre les deux se dessine une voie exigeante : celle d’une mémoire lucide, d’une justice impartiale et d’une miséricorde librement consentie.
Car la vérité sans compassion risque de durcir les cœurs, tandis qu’un pardon imposé peut abandonner les victimes. La sagesse consiste à ne sacrifier ni l’une ni les autres : reconnaître le passé avec lucidité, réparer ce qui peut l’être et préserver, malgré les blessures, la possibilité d’un avenir plus juste.
*Article paru ans le n°125 de notre magazine Iqra.
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