Le billet du Recteur (n°104) - Léon XIV en Algérie : et si l’autre était déjà nous ?
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Il y a des moments où l'histoire ne se lit pas dans les textes, mais dans les visages. Ce lundi 13 avril 2026, j'étais à Alger. Et ce que j'ai vu ce jour-là m'a imposé une question que je n'arrive pas à quitter, une question simple en apparence, vertigineuse en réalité : pourquoi une société majoritairement musulmane accueille-t-elle le chef de l'Église catholique avec cette sérénité naturelle, cette chaleur sans mise en scène, cette curiosité sans méfiance, alors que des sociétés qui se disent avancées peinent à accepter la simple présence visible de l'autre ? Je ne prétends pas y répondre. Mais je refuse de faire semblant de ne pas l'avoir posée.
Ce que j'ai vu
Dès sa descente d'avion, le pape Léon XIV a prononcé ses premiers mots en arabe : As-salamu alaykum. Ce n'était pas un geste de protocole. C'était une adresse. Une amitié. Et dans la foule algéroise qui l'attendait, musulmane, curieuse, quelque chose a répondu immédiatement.
Pas l'effusion désordonnée. Pas la distance glacée. Quelque chose de plus rare : une reconnaissance tranquille de l'altérité. Une manière d'accueillir sans se renier, d'ouvrir sans se dissoudre.
J'ai vu des familles dans les rues. Des regards attentifs, presque tendres. Une présence populaire qui n'avait pas été convoquée, qui n'était pas instrumentalisée. Elle était là, simplement, naturellement, comme si recevoir l'autre, quel qu'il soit, faisait partie d'une mémoire ancienne que le corps n'a pas oubliée.
La presse arabe elle-même en a pris note avec étonnement et respect. Ce peuple, pourtant forgé par une histoire de blessures profondes, colonisation, décennie noire, décennies d'épreuves, n'a pas répondu par la crispation. Il a répondu par l'ouverture.
Un fils de saint Augustin revient chez lui
Ce pape est augustinien. Il l'a dit dès le premier jour de son pontificat. Et avant d'être élu, il avait déjà foulé le sol algérien à Annaba, l'antique Hippone, ville de celui qu'il appelle son père spirituel.
Cela change tout à la lecture de sa présence ici.
Ce n'est pas un chef d'Église en visite diplomatique dans un pays musulman. C'est un homme qui revient sur une terre qui l'a déjà formé. Et cette terre est aussi celle qui a produit Augustin lui-même, ce fils de Berbère né à Thagaste, dont la voix irrigue encore la théologie chrétienne mondiale quinze siècles après sa mort.
Nommer cela, c'est corriger en silence une des grandes distorsions de notre époque : l'idée que le christianisme serait une religion venue d'ailleurs, imposée à l'Afrique. Cette terre en est l'une des matrices. Elle l'a pensé, produit, rayonné, longtemps avant que l'Europe n'en fasse son récit exclusif.
Et cette histoire, le peuple algérien ne l'a pas reçue comme une leçon. Il l'a reconnue comme une vérité qui lui appartenait déjà.
Ce que le pape a dit, et ce que cela engage
À Djamaa El Djazaïr, devant les autorités et le corps diplomatique, Léon XIV a prononcé un discours que je qualifierais de courageux, dans le sens le plus exigeant du terme.
Il a rappelé la signification arabe du mot sadaka, l'aumône, mais aussi la justice, pour en faire une leçon universelle : celui qui accumule et reste indifférent aux autres est injuste. Dire cela devant des diplomates, c'est nommer ce que les discours officiels dans le monde évitent soigneusement en ces temps de guerre.
Il a dit de la Méditerranée et du Sahara qu'ils ne doivent pas devenir des cimetières où meurt aussi l'espérance. Cette formule n'est pas métaphorique. Elle désigne des corps réels, des vies englouties, un ordre mondial qui a décidé que certaines existences valent moins que d'autres selon le côté de la mer où elles se trouvent.
Il a parlé de la tension entre fondamentalisme et sécularisation, sans condescendance, sans leçon, avec cette formule qui mérite d'être méditée longuement : il faut éduquer à la pensée critique et à la liberté, à l'écoute et au dialogue, à la confiance qui nous fait reconnaître dans celui qui est différent un compagnon de route, et non une menace.
Et lorsque le président Tebboune a porté, devant lui, la voix du peuple palestinien et exigé justice pour Ghaza, quelque chose de rare s'est produit : deux voix morales, venues de traditions différentes, se sont rejointes sur l'essentiel. Non pas pour s'annuler, mais pour se renforcer.
La question qui reste
Alors je reviens à ma question.
Pourquoi ici ? Pourquoi cette sérénité, cette capacité à recevoir l'autre sans en être déstabilisé ?
Peut-être parce qu'une société qui a traversé ce qu'a traversé l'Algérie, la colonisation, la guerre d'indépendance, la décennie de violence fratricide, et qui en est sortie sans perdre son sens de l'hospitalité, a compris quelque chose d'essentiel que les sociétés plus préservées n'ont pas encore appris : que l'identité véritable ne se défend pas, elle se vit.
Qu'on n'a pas besoin de rejeter l'autre pour exister. Que la rencontre n'est pas une menace pour ce qu'on est, mais une occasion de le découvrir plus profondément.
Cette intuition, profondément enracinée dans la tradition islamique et profondément humaine aussi, est peut-être ce que l'Algérie a à offrir au monde en ce moment.
Non pas comme modèle exportable. Mais comme rappel : que la coexistence n'est pas un idéal qu'on atteindrait un jour, dans un futur hypothétique. C'est une pratique. Une discipline. Un choix quotidien que certaines sociétés font encore, silencieusement, sans en faire une doctrine.
Ce que cela nous demande, depuis Paris
En tant que Recteur de la Grande Mosquée de Paris, je rentre de cette expérience avec une conviction que je ne peux pas taire.
La France a besoin d'entendre ce que l'Algérie vient de montrer.
Non pas pour copier. Mais pour comprendre que ce qu'elle peine à construire, un espace où les appartenances coexistent sans s'affronter, n'est pas une utopie. C'est une réalité vécue, imparfaite, vivante, à quelques heures d'avion.
Et que si l'islam y est une ressource pour le lien plutôt qu'un facteur de division, ce n'est pas malgré ses valeurs. C'est grâce à elles.
Le pape l'a dit à sa manière, depuis la plus grande mosquée d'Afrique : une religion sans miséricorde et une société sans solidarité sont un scandale aux yeux de Dieu.
Je reçois ces mots. Je les retourne aussi vers nous-mêmes.
Alger, ce 13 avril, n'a pas seulement accueilli une visite. Elle a posé une question que le monde n'a pas fini d'entendre
À Paris, le 14 avril 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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