Résonances abrahamiques (n°31) - Quand la Bible sanctifie le temps
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Par Raphaël Georgy
Comme l’islam, le christianisme et le judaïsme investissent le temps d’une valeur fondamentale, plus que l’espace. Il est créé par un Dieu qui ne cesse de vouloir le progrès de chaque être humain.
On dit parfois que le judaïsme est une religion du temps, non de l’espace. Depuis la destruction du second Temple de Jérusalem par les Romains en l’an 70 de l’ère chrétienne, le judaïsme a vécu une profonde mutation. Alors que le prêtre se rendait chaque année dans le saint des saints, dans le lieu le plus sacré du Temple, pour prononcer le nom de Dieu, c’est désormais chaque croyant qui est désormais appelé à accueillir la présence divine, où qu’il se trouve. Comme le dit un célèbre passage du livre des Rois, « l’Éternel n’était pas dans le tremblement de terre, ni dans la grande bourrasque, mais dans un son doux et subtil ». La Bible hébraïque offre une riche réflexion sur la question de savoir non pas où Dieu est, mais où il n’est pas. Peut-être pour mieux nous orienter non plus vers des lieux sacrés, mais des temps mis à part dans notre existence.
« Le ciel, la terre et toute leur armée furent achevés, lit-on au livre de la Genèse. Dieu acheva, le septième jour, toute l'œuvre qu'il avait faite, et il se reposa, le septième jour, de toute l'œuvre qu'il avait faite. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia (va-yeqaddesh), car en ce jour-là il s'était reposé de toute son œuvre de création. »
Dans la Bible, le premier objet auquel le verbe « sanctifier » (qadash) est appliqué n’est pas un lieu, mais un jour : le septième de la Création. Comme une cathédrale dans le temps, le Shabbat invite les croyants au repos, les soustrayant un instant à la logique productive, comme pour dire « Tu vaux mieux que cela ». Voici pourquoi le livre de l’Exode donne ce commandement : « Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. (...) Car en six jours, l’Éternel a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qui s'y trouve, et il s'est reposé le septième jour, c'est pourquoi l’Éternel a béni le jour du sabbat et l'a sanctifié. »
Mais le livre du Deutéronome ajoute une autre raison : « Tu te souviendras qu'au pays d'Égypte tu étais esclave, et que l’Éternel ton Dieu t'a fait sortir de là d'une main forte et d'un bras étendu, c'est pourquoi l’Éternel ton Dieu t'a commandé de pratiquer le jour du sabbat. » Ce jour de repos devient un acte de résistance contre l’asservissement.
Le calendrier juif dépend alors à la fois de la Lune et du Soleil, et chaque mois dure 29,5 jours, si bien qu’il faut ajouter régulièrement un mois en plus pour que la Pâque juive tombe toujours au printemps, comme le veut le livre de l’Exode. Les rabbins scrutaient le croissant et, lorsqu’au moins deux témoins l’avaient aperçu, le Sanhédrin déclarait solennellement le début du mois. C’est l’empereur romain Constance II qui interdira les cérémonies publiques d’annonce du nouveau mois, forçant les rabbins à adopter un calendrier calculé à l’avance.
Mais revenons au sabbat, car un débat agite le judaïsme ancien, entre tenants d’un respect strict du sabbat et défenseurs d’une forme de souplesse. La célèbre parole de Jésus « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » sera comprise par les premiers chrétiens comme une critique du légalisme juif. En réalité, on trouve un parallèle exact de cette parole chez le Rabbi Shimon ben Menasya, signe que Jésus s’inscrivait dans un débat interne au judaïsme.
Mais les chrétiens auront tendance à forcer le trait, à exagérer les différences. Au IVe siècle, la rupture avec le judaïsme est achevée. Pour les chrétiens, toute l’histoire se divise en deux périodes : avant et après Christ. Sa venue est le kairos, le moment décisif qui donne sens au temps chronologique.
Dès le IIe siècle, Justin Martyr témoigne que les chrétiens se réunissent chaque semaine le dimanche : « Nous nous assemblons tous le jour du soleil, parce que c'est le premier jour, où Dieu, tirant la matière des ténèbres, a créé le monde, et où Jésus-Christ notre Sauveur est ressuscité des morts. » Le dimanche est donc à la fois le premier jour de la semaine, le jour de la résurrection et le huitième jour, celui de la nouvelle création.
Au IVe siècle, l’empereur Constantin fixe le repos obligatoire le dimanche : « Que tous les juges, les habitants des villes et les artisans se reposent le vénérable jour du soleil. » Le dimanche est évoqué par une référence païenne, mais c’est bien au bénéfice des chrétiens. Constantin n’est alors pas encore baptisé.
Deux siècles plus tard, la tradition monastique chrétienne formalisera un cycle de sept prières quotidiennes, comme la Règle de saint Benoît (vers 540), au motif que le psaume 119 affirme « sept fois le jour j’ai chanté tes louanges ».
Lors de la Réforme protestante au XVIe siècle, les réformateurs insisteront sur l’égalité des temps devant Dieu, considérant que l’Église catholique exagère les fêtes et temps liturgiques pour accumuler les actes de piété, alors que l’apôtre Paul insistait sur la gratuité du salut. Pour sa part, l’Église catholique conservera des traditions calendaires notamment pour leur valeur pédagogique. Car en christianisme, la prière doit être désintéressée. « La liturgie a un but, mais elle n'est pas utilitaire, explique le théologien catholique Romano Guardini dans L’esprit de la liturgie. Elle a un sens, mais elle n'est pas explicable. Elle est la vie devant Dieu, désintéressée et libre comme un jeu. »
Cette liberté rejoint celle de tout croyant faisant le choix d’ordonner sa vie selon sa foi, afin de se souvenir qu’il se tient devant Dieu et qu’il veut vivre une vie non pas recroquevillée sur lui-même, mais toujours donnée pour les autres.

*Article paru dans le n°111 de notre magazine Iqra.
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