Le billet du Recteur (n°107) - Le poids des mots et la bataille des regards
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Dans le débat public actuel, « islam » et « musulman » ne sont plus des mots neutres. Ils servent de support à des peurs, des polémiques et des stratégies de pouvoir. On parle d’islam radical, d’islam politique, d’islam séparatiste. On évoque le musulman modéré, visible, problématique. À force de répétition, ces expressions donnent l’impression que l’islam est d’abord un problème à gérer plutôt qu’une réalité plurielle, spirituelle, sociale et citoyenne. La parole ne se contente plus de nommer le réel, elle finit par le modeler.
Dans cette fabrication des représentations, la parole des chercheurs occupe une place à part. Elle se veut méthodique, distanciée, fondée sur des enquêtes. Elle échappe en partie aux réflexes immédiats du champ politique ou médiatique. Mais elle reste un regard situé, avec ses questions privilégiées, ses terrains de prédilection et ses cadres d’analyse.
Ce que Kepel et Rougier ont apporté
Il serait malhonnête d’ignorer ce que des auteurs comme Gilles Kepel ont apporté à la compréhension de l’islam en France. Ses travaux ont éclairé la manière dont des courants islamistes se sont implantés, comment les banlieues, la géopolitique et certaines trajectoires de radicalisation se sont entrecroisées. Ils ont permis de nommer des évolutions réelles, parfois inquiétantes, que l’on ne pouvait pas balayer d’un revers de main.
Il en va de même pour Bernard Rougier. En s’intéressant aux « territoires conquis de l’islamisme », il a attiré l’attention sur des espaces où des normes religieuses strictes structurent des sociabilités, des pratiques économiques et des comportements politiques. Il a mis en évidence des réseaux qui cherchent à imposer leurs codes dans des segments bien identifiés de la société.
Ces travaux ont ouvert des yeux. Ils ont aidé des responsables publics, des journalistes et des citoyens à prendre au sérieux des phénomènes qu’il aurait été confortable d’ignorer. Les interroger ne revient pas à les disqualifier. La question n’est pas de savoir s’ils ont eu tort d’explorer ces dimensions, mais de voir ce qui reste en dehors de leur champ, simplement parce qu’aucune recherche ne peut couvrir toute la réalité.
Quand l’analyse se déplace vers la société qui regarde
D’autres chercheurs ont choisi un autre point de départ. Au lieu de se concentrer d’abord sur ce qui se passe dans l’islam, ils analysent la manière dont la société majoritaire fabrique la figure du musulman comme problème public. Ils montrent comment se construit la catégorie du musulman à travers les discours, les institutions et les héritages historiques.
C’est la démarche de Bartolomeo Conti. Pendant plusieurs années, il a enquêté à Nice sur la présence musulmane, entre histoire ouvrière, enracinement familial, ascension sociale et blocages institutionnels. Il rappelle que la ville a longtemps envisagé une grande mosquée centrale, symbole d’inclusion, sans jamais aller au bout. Il montre comment un climat de soupçon peut s’installer et enfermer une minorité dans le rôle de bouc émissaire commode.
Son travail revient aussi sur le choc de l’attentat du 14 juillet 2016. Il met en évidence un point souvent passé sous silence. Une parole politique forte aurait pu reconnaître la souffrance commune, donner un cadre clair, éviter les amalgames. Au lieu de cela, beaucoup de musulmans ont eu le sentiment d’être observés surtout à travers le prisme de la suspicion. Certains ont choisi la discrétion pour ne plus s’exposer à des procès d’intention permanents. D’autres ont accentué les signes visibles de leur appartenance, comme une manière de reprendre la main, sans que cela résume leur identité.
Cette approche ne nie pas l’existence de courants rigoristes, de réseaux militants ou de tentatives de repli. Elle les replace dans un cadre plus large. Elle montre comment des paroles publiques, des décisions administratives et des débats médiatiques récurrents finissent par donner consistance à l’idée que l’islam est une menace, plus qu’un fait religieux et social parmi d’autres.
Ne pas opposer les analyses, refuser la lecture unique
Le débat public adore les affrontements binaires. Il serait simple de ranger d’un côté ceux qui signalent des dérives islamistes et de l’autre ceux qui insistent sur la stigmatisation et les discriminations. Cette simplification n’aide personne.
Les analyses de Kepel et de Rougier restent utiles pour comprendre comment certains groupes utilisent le religieux pour produire de la rupture, pour tester les limites de l’État de droit, pour s’implanter dans des zones fragilisées. Les travaux de Conti, et d’autres à sa suite, montrent comment ces mêmes zones sont aussi le théâtre d’injustices, de contrôles asymétriques et d’injonctions contradictoires adressées aux populations musulmanes.
L’enjeu n’est pas de choisir son camp universitaire, comme on choisirait un camp politique. L’enjeu est d’élargir le cadre. Aucune de ces approches ne se suffit à elle-même. Une société qui ne voudrait voir que les réseaux islamistes perdrait de vue l’immense majorité des musulmans, leurs réussites, leurs efforts de participation et leur désir de normalité. Une société qui ne voudrait voir que la stigmatisation oublierait des réalités très concrètes de violence, de manipulation et d’emprise idéologique.
La responsabilité collective consiste à tenir ensemble ces dimensions. Prendre au sérieux les travaux qui alertent sur les formes d’islamisme qui minent le lien civique. Prendre tout autant au sérieux ceux qui documentent la fabrication de la méfiance, les effets de la marginalisation et la manière dont les institutions peuvent parfois fermer l’horizon au lieu de l’ouvrir.
Ce que cette pluralité de regards change
Pour les musulmans de France, le croisement de ces analyses n’a rien d’abstrait. Il conditionne la manière dont ils sont regardés au travail, à l’école, dans la rue, à l’hôpital ou à la mosquée. Il pèse sur l’accès à un lieu de culte digne, sur les possibilités de s’engager dans la vie de la cité et sur la façon dont leurs enfants se projettent dans le pays.
Si l’on ne retient que les lectures les plus alarmistes, la figure du musulman tend à se confondre avec celle d’un suspect permanent. Si l’on ne retient que les lectures centrées sur les injustices, on risque de réduire des millions de personnes au statut de victimes, privées de responsabilité et de pouvoir d’agir. Dans les deux cas, on perd de vue la réalité ordinaire, complexe et souvent très simple à la fois, de vies qui cherchent à se déployer dans le cadre commun.
La vraie question n’est donc pas qui a raison parmi les chercheurs, mais ce que l’on fait de leurs travaux dans l’espace public. Quels récits les médias choisissent de mettre en avant. Quels concepts les responsables politiques reprennent. Quels angles les institutions privilégient lorsqu’elles parlent des musulmans.
Peut-être que l’image la plus fidèle de ce que vivent aujourd’hui les musulmans en France se trouve précisément dans la combinaison de ces regards. Dans la tension entre les analyses des dynamiques internes, les enquêtes sur la fabrique de la menace et les descriptions patientes des trajectoires d’intégration silencieuse.
Accepter cette pluralité ne signifie pas se perdre dans le relativisme. Cela oblige au contraire à un effort de lucidité. Cela rappelle que personne ne détient à lui seul la clef de ce dossier sensible, et que notre manière de parler de l’islam et des musulmans dit autant, sinon plus, sur notre société que sur ceux que l’on prétend décrire.
À Paris, le 6 mai 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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