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Le billet du Recteur (n°110) - La France, l’un des premiers pays européens pourvoyeurs de pèlerins : un poids géopolitique sous-estimé

  • il y a 4 heures
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Chaque année, des milliers de femmes et d’hommes quittent la France pour accomplir le pèlerinage à La Mecque. Derrière ces départs vécus dans l’intimité des familles musulmanes se dessine pourtant une réalité rarement mesurée à sa juste importance : la France figure aujourd’hui parmi les principaux pays européens du Hajj. Cette réalité mérite d’être regardée avec sérieux. Car le Hajj n’est plus seulement un grand rassemblement religieux. Il est devenu un phénomène mondial où se croisent spiritualité, diplomatie, enjeux sanitaires, organisation logistique, mobilités internationales et transformations économiques majeures.


Plus d’un million et demi de pèlerins ont entamé cette année les rites du Hajj. Des centaines de milliers de personnes convergent, en quelques jours, vers les lieux saints de l’islam. Une telle concentration humaine représente un défi considérable pour les autorités saoudiennes comme pour les pays d’origine des pèlerins.


Les épisodes de chaleur extrême observés ces dernières années ont également rappelé la vulnérabilité croissante des grands rassemblements humains face au dérèglement climatique. En 2024, plus de 1 300 pèlerins ont perdu la vie lors du Hajj, alors que les températures dépassaient les 50 degrés. Cette réalité impose désormais des dispositifs sanitaires, logistiques et sécuritaires d’une ampleur inédite.


Le pèlerinage révèle ainsi bien plus qu’une pratique cultuelle. Il constitue aussi un observatoire des mutations du monde contemporain.


Le Hajj représente également un enjeu économique majeur. À travers sa stratégie Vision 2030, l’Arabie saoudite a fait du développement des pèlerinages religieux un axe central de transformation économique. Infrastructures, transports, urbanisme, hôtellerie, services numériques et accompagnement des pèlerins mobilisent aujourd’hui des investissements considérables.


Cette évolution concerne directement la France.


Chaque année, plusieurs milliers de citoyens français accomplissent le pèlerinage. Derrière les quotas attribués à notre pays se lit une réalité désormais ancienne : l’existence d’un islam de France durablement enraciné dans la société française.


Mais cette histoire ne date pas d’hier.


Dès les premières décennies du XXe siècle, des musulmans vivant en France entreprenaient déjà le voyage vers La Mecque dans des conditions infiniment plus difficiles qu’aujourd’hui. Anciens combattants, travailleurs immigrés, étudiants venus du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou du Levant économisaient parfois durant des années pour accomplir ce devoir spirituel.


Le pèlerinage demandait alors des semaines de traversée maritime, des démarches administratives complexes et des sacrifices financiers considérables.


Dans cette histoire, la Grande Mosquée de Paris a occupé une place particulière.


Cette vocation est même antérieure à l’édifice lui-même. Dès 1917, au cœur de la Première Guerre mondiale, Si Kaddour Benghabrit, futur fondateur de la Grande Mosquée de Paris, créa, à la demande des autorités de l’époque, la Société des Habous et des Lieux saints de l’Islam, afin de faciliter et d’organiser le pèlerinage des fidèles venus de l’Afrique du Nord. C’est cette même institution qui présidera, quelques années plus tard, à l’édification de la Mosquée.


Ainsi, dès son inauguration en 1926, celle-ci devint pour de nombreux musulmans un lieu d’information, de conseil et d’accompagnement avant le départ vers les lieux saints. Bien avant les plateformes numériques et les agences spécialisées, elle fut déjà, à sa manière, une maison du Hajj pour les musulmans de France.


Cette mémoire mérite d’être transmise, car elle rappelle que l’islam de France s’est aussi construit à travers des itinéraires de fidélité spirituelle, de patience et d’efforts silencieux.


Aujourd’hui, le pèlerinage change de visage. Les inscriptions sont dématérialisées. Les applications numériques accompagnent les rites. Les réseaux sociaux transforment parfois l’expérience intime du pèlerinage en récit public permanent.


Mais malgré ces évolutions, le Hajj conserve intacte sa portée spirituelle.


Dans un monde marqué par l’accélération, les tensions et l’individualisme, le pèlerinage rappelle à chacun l’essentiel. Le croyant y fait l’expérience de l’humilité, de l’effort, de l’égalité entre les êtres humains et du dépassement de soi.


C’est sans doute ce qui explique que, malgré les transformations du monde contemporain, le Hajj demeure pour des millions de musulmans une expérience spirituelle incomparable.


Il appartient aux institutions religieuses, aux familles mais également aux pouvoirs publics d’accompagner cette réalité avec responsabilité et sérénité.


Car derrière chaque pèlerin français se trouve aussi une certaine idée de la France : une nation capable de garantir la liberté de conscience de ses citoyens tout en préservant le cadre républicain qui fonde son unité.


Le Hajj n’est pas seulement un voyage vers un lieu saint.


Il demeure, pour beaucoup de croyants, un voyage vers l’essentiel.



À Paris, le 28 mai 2026


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris



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