Récits célestes (n°95) - Une empreinte qui dépasse la durée d’une vie
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
L’être humain s’en va, mais quelque chose de lui demeure. Il peut laisser derrière lui une demeure qu’il a bâtie, un savoir qu’il a transmis, une parole qui a ravivé un cœur ou une œuvre pieuse dont les gens continuent de tirer profit après que ses propres actes ont pris fin. C’est pourquoi la question que le Coran adresse à l’être humain n’est pas : combien de temps as-tu vécu ? Mais plutôt : qu’as-tu laissé après ton départ ?
Parmi les scènes les plus éloquentes par lesquelles le Coran répond à cette question, il en est une, paisible et saisissante, qui se déroule dans une vallée désertique. Un vieil homme et son fils y élèvent ensemble les pierres d’une Maison qui ne leur appartiendra pas et dans laquelle ils ne résideront jamais.
Allah ﷻ dit : « Et lorsque Ibrahim et Ismaïl élevaient les fondations de la Maison, ils invoquaient : Seigneur, accepte cela de notre part. Tu es, certes, Celui qui entend tout et qui sait tout. Seigneur, fais de nous deux des êtres entièrement soumis à Toi et fais de notre descendance une communauté soumise à Toi… » Ibrahim ne bâtissait pas une demeure destinée à immortaliser son nom, ni un refuge où il aurait lui-même vécu. Il déposait dans cette terre une œuvre appelée à lui survivre, dont la bénédiction atteindrait des générations qu’il ne verrait jamais et des peuples dont la plupart n’étaient pas encore nés.
Le Coran attire ainsi notre regard sur une vérité que beaucoup oublient. La valeur d’une vie ne se mesure pas seulement à ce que l’être humain accomplit pour lui-même, mais aussi à ce qu’il laisse aux autres. Certains vivent longtemps, puis leur trace disparaît avec leurs jours. D’autres ont une vie plus brève, mais leur œuvre demeure vivante parmi les hommes, comme si leur existence ne s’était jamais interrompue.
Combien d’œuvres modestes ont traversé les siècles parce que leur auteur ne les avait pas voulues pour lui-même. Et combien d’édifices imposants ont fini par disparaître parce qu’ils ne portaient, au-delà de leur apparence, aucun véritable message.
Cette réalité ne concerne pas uniquement les prophètes. Une école demeure lorsque ses fondateurs ont servi son idéal avec sincérité. Une institution vouée au service des hommes survit aux noms de ceux qui l’ont dirigée. Quant à la mosquée édifiée pour Allah ﷻ, elle n’appartient pas à une génération particulière. Elle est un dépôt sacré que les générations se transmettent les unes aux autres.
Dès lors, le centenaire de la Grande Mosquée de Paris ne saurait se réduire à la célébration des cent années écoulées depuis l’inauguration d’un édifice. Il constitue avant tout un moment de gratitude envers ceux qui ont cru en cette idée avant qu’elle ne devienne une réalité, qui ont persévéré avant qu’elle ne prenne la forme d’une institution et qui se sont sacrifiés pour elle avant qu’elle ne devienne une page de l’histoire des musulmans de France.
Nombreux sont ceux qui ont porté les premiers efforts et qui nous ont aujourd’hui quittés. Certains n’ont même pas vu l’œuvre parvenir à son plein accomplissement. Pourtant, à l’image d’Ibrahim, ils ne bâtissaient pas pour eux-mêmes. Ils bâtissaient pour ceux qui viendraient après eux.
La plus belle manière d’honorer leur mémoire ne consiste donc pas à multiplier les discours à leur sujet, mais à porter avec fidélité ce qu’ils ont eux-mêmes porté, à préserver le dépôt qu’ils nous ont confié et à transmettre ce message à la génération suivante plus solide encore que nous ne l’avons reçu.
Le Coran nous enseigne ainsi que les grandes Maisons ne sont pas préservées par leurs pierres et que leur ancienneté ne suffit pas à assurer leur pérennité. Elles demeurent grâce à des femmes et des hommes qui se consacrent à une cause plus grande que la durée de leur propre vie et qui œuvrent davantage pour ceux qui viendront après eux que pour eux-mêmes. Tant que de telles femmes et de tels hommes se lèveront, ces Maisons demeureront vivantes. Mais lorsque cet esprit disparaît, il ne reste même des édifices les plus imposants que des murs silencieux, témoignant que des hommes sont autrefois passés par là… sans trouver, après eux, ceux qui poursuivraient le chemin.
*Article à paraître dans le n°119 de notre magazine Iqra.
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