Le billet du Recteur (n°113) - L’école, premier ascenseur social des familles musulmanes
- 17 juin
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Chaque année, lorsque les résultats du baccalauréat sont publiés, des milliers de familles retiennent leur souffle. Dans de nombreux foyers de culture musulmane, ce rendez-vous dépasse largement le cadre d’un examen. Il est chargé d’espoirs, de sacrifices, de souvenirs et parfois même d’une forme de réparation symbolique. Derrière la réussite d’un enfant, il y a souvent le parcours de parents ou de grands-parents qui ont quitté leur terre natale avec la conviction que leurs descendants pourraient vivre mieux qu’eux.
Pour beaucoup de ces familles, l’école occupe une place singulière. Elle n’est pas seulement un lieu d’apprentissage. Elle représente la possibilité d’une ascension sociale, d’une reconnaissance et d’une émancipation. Dans des foyers parfois confrontés à la précarité ou aux difficultés de l’intégration, le diplôme apparaît comme le moyen le plus sûr de conquérir sa place dans la société.
Cette confiance dans l’école n’est pas une impression. Les travaux de sociologie de l’éducation montrent depuis plusieurs décennies que les familles issues de l’immigration, notamment maghrébine, nourrissent des ambitions scolaires au moins aussi élevées, et souvent plus élevées, que celles des familles de même milieu social sans ascendance migratoire. Là où certains imaginent un éloignement de l’institution scolaire, les chercheurs observent au contraire un fort investissement dans les études et une grande confiance dans la valeur du diplôme.
Cette aspiration trouve également un écho dans une tradition intellectuelle profondément ancrée dans l’héritage musulman. Le savoir y est regardé comme une voie d’élévation personnelle et collective. Depuis des siècles, les sociétés musulmanes ont produit des savants, des philosophes, des médecins, des mathématiciens et des juristes qui voyaient dans la connaissance un moyen de servir à la fois l’homme et la société. Cette valorisation du savoir continue d’habiter de nombreuses familles qui considèrent l’éducation comme un bien précieux à transmettre.
Les sacrifices consentis pour accompagner les enfants sont souvent considérables. Ils prennent la forme d’heures supplémentaires, de budgets contraints, de renoncements silencieux ou d’une vigilance constante à l’égard du travail scolaire. Combien de parents ont accepté des conditions de vie difficiles avec l’espoir qu’un jour leurs enfants puissent accéder à des professions auxquelles eux-mêmes n’avaient jamais eu accès ?
Cette réalité est particulièrement visible chez les jeunes filles. Les dernières décennies ont vu progresser de manière remarquable leur accès au baccalauréat et à l’enseignement supérieur. Pour beaucoup d’entre elles, les études constituent aujourd’hui un puissant levier d’autonomie et d’émancipation. Elles deviennent enseignantes, médecins, ingénieures, chercheuses, magistrates, avocates ou entrepreneures. Leur réussite témoigne de la capacité de l’école à transformer des aspirations familiales en accomplissements personnels.
Pour autant, il serait injuste de présenter l’ascenseur scolaire comme un mécanisme fonctionnant parfaitement pour tous. Les données disponibles montrent que les enfants issus de l’immigration demeurent davantage exposés aux retards scolaires, aux orientations contraintes vers les filières les moins valorisées et aux difficultés liées aux inégalités territoriales. Les établissements des quartiers populaires continuent souvent à concentrer les difficultés sociales et éducatives, créant des écarts qui pèsent sur les parcours.
Ces obstacles ne doivent cependant jamais être interprétés comme le signe d’un désintérêt des familles pour l’école. Bien au contraire ! Ils rappellent que la réussite scolaire dépend non seulement du mérite individuel, mais aussi des conditions concrètes dans lesquelles les élèves grandissent, apprennent et construisent leur avenir. L’égalité des chances ne peut rester une formule ; elle doit devenir une réalité tangible.
La réussite de l’école républicaine se mesure précisément à sa capacité à transformer l’effort en réussite et l’espérance en opportunité. Elle doit permettre à chaque enfant de déployer ses talents sans que son origine sociale, géographique ou culturelle ne constitue un obstacle. Lorsqu’un élève travaille, persévère et se montre ambitieux, il doit pouvoir trouver devant lui des portes ouvertes plutôt que des plafonds invisibles.
En tant que recteur de la Grande Mosquée de Paris, je suis frappé par l’attachement profond que les familles musulmanes portent à l’école de la République. Cet attachement mérite d’être reconnu. Il constitue une richesse pour notre pays. Il témoigne d’une confiance dans les institutions et dans la promesse républicaine selon laquelle le savoir, le travail et le mérite doivent permettre à chacun de progresser.
À celles et ceux qui obtiendront leur baccalauréat cette année, j’adresse mes félicitations les plus chaleureuses. À celles et ceux qui connaîtront la déception d’un échec, je souhaite rappeler qu’aucun examen ne définit une existence. Les parcours humains sont faits d’étapes, de détours et parfois de recommencements. La persévérance vaut souvent autant que la réussite immédiate.
Chaque mois de juin, devant les lycées de France, des milliers de parents attendent un résultat qui tient sur quelques lignes.
Pourtant, ce qu’ils espèrent voir reconnu n’est pas seulement le travail d’une année, mais parfois celui de toute une vie. Lorsque l’un de leurs enfants obtient son baccalauréat, c’est souvent une histoire familiale entière qui avance d’un pas. L’école demeure alors ce qu’elle devrait toujours être : le lieu où l’origine n’écrit pas le destin, mais où le savoir permet à chacun de le construire lui-même.
À Paris, le 17 juin 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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