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Le billet du Recteur (n°114) - L’Hégire, ou le courage de l’espérance

  • il y a 2 heures
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Chaque année, à l’apparition du fin croissant de Muharram, le monde musulman tourne une page de son calendrier, inaugurant ainsi l’an 1448 de l’Hégire. Ce passage n’est pas qu’une simple marque du temps qui s’écoule ; il est une invitation profonde à méditer l’événement fondateur de notre communauté de foi, lequel demeure, par-delà les siècles, une véritable école de l’âme. Car l’Hégire ne fut point une fuite, mais un acte résolu de foi, de courage et d’espérance.

 

Partir. Lorsque le Prophète de l’islam, que la paix et le salut soient sur lui quitta la Mecque pour la ville de Yathrib (Médine), il ne tourna pas le dos à sa terre natale par dépit, mais s’engagea résolument vers une promesse divine, porté par une confiance inébranlable en Dieu. Dans le secret de la grotte, alors que la menace planait, une parole apaisante vint rassurer son compagnon : « Ne t’afflige pas, car Dieu est avec nous » (Coran, IX, 40). Telle est la première leçon de l’Hégire : l’espérance ne consiste pas à ignorer le danger, mais à cultiver la certitude qu’aucun croyant sincère n’est jamais abandonné. À celui qui s’engage sur le sentier du bien, Dieu promet l’abondance : « Quiconque émigre dans le sentier de Dieu trouvera sur la terre maint refuge et large espace » (Coran, IV, 100).


Accueillir. L’Hégire ne se réalise pas uniquement par le départ de quelques-uns ; elle s’accomplit pleinement dans l’accueil généreux offert par d’autres. À Médine, les Ansâr ouvrirent leurs foyers, partagèrent leurs biens et firent de l’étranger un frère. De cette rencontre naquit l’une des plus belles pages de l’histoire humaine : une fraternité qui ne devait rien aux liens du sang, mais tout à la foi partagée et à la générosité sans borne. Cette mémoire nous interpelle et nous rappelle que l’hospitalité n’est pas une faveur, mais un devoir sacré, et que la grandeur d’une communauté se mesure à sa capacité d’accueillir. À l’approche du centenaire de notre Mosquée, qui veille depuis un siècle sur la vie spirituelle des musulmans de France, cette leçon résonne avec une force particulière : nous sommes, nous aussi, les héritiers d’une terre d’accueil et les bâtisseurs d’une fraternité à édifier chaque jour.


Recommencer. Le Prophète Mohammed, que la paix et le salut soient sur lui, nous a enseigné que « les actions ne valent que par les intentions » (al-Bukhârî et Muslim). Cela signifie que toute Hégire prend sa source dans le cœur. Le véritable émigrant, nous dit encore la tradition, est « celui qui délaisse ce que Dieu a interdit ». Il existe ainsi une Hégire intérieure, accessible à chacun de nous, en tout temps et en tout lieu : quitter ses égarements pour la droiture, le ressentiment pour le pardon, l’indifférence pour la compassion. Le nouvel an hégirien n’est pas une simple date commémorative ; il est l’occasion bénie de renouveler nos intentions et de nous remettre en chemin.


À l’heure où nos sociétés traversent parfois des périodes de doute, l’Hégire nous offre un message d’une actualité saisissante. Elle nous enseigne que l’on peut traverser l’épreuve sans haine, espérer sans naïveté, et bâtir, à partir de presque rien, une communauté de paix. Ce courage de l’espérance, l’islam le porte au plus profond de son message, et il s’accorde pleinement avec les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui sont également celles de notre République. Puisse cette nouvelle année être, pour les musulmans de France et pour leurs concitoyens, une année de sérénité, de dignité et de fraternité partagée.


En toute humilité, je prie pour que nos paroles et nos actes soient des sources de paix et de fraternité. Que Dieu nous accorde la sagesse de vivre notre foi avec fidélité et ouverture, dans le respect des valeurs universelles de justice et de dignité humaine.



À Paris, le 23 juin 2026


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris





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