Lumière sur... (n°2) - L’amour et l’islam
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Par Hanane Saïdi
Il existe une idée reçue, tenace comme toutes les idées reçues, selon laquelle l’islam serait religion de loi, de contrainte et une tradition du commandement plutôt qu’une invite à la tendresse divine. Cette représentation, héritée des polémiques médiévales et renforcée par les caricatures contemporaines, méconnaît profondément la réalité d’une tradition dans laquelle l’amour, au sens le plus subtil du terme, occupe une place centrale.
Non seulement l’amour est présent dans le Coran, mais il en est, pour les plus grands esprits de la tradition, le principe organisateur, la raison ultime de la création, le lien fondamental entre Dieu et l’homme.
Affirmer que l’islam est une religion de l’amour n’est pas une concession à l’irénisme, ni une tentative de maquillage apologétique. C’est une affirmation rigoureusement fondée sur quatorze siècles d’une tradition spirituel-le foisonnante, de Jalal al-Din Rumi à l’imam al-Ghazali en passant par Ibn ‘Arabi.
La langue arabe est, quoi qu’on en pense, d’une précision qui confond les autres langues. Là où le français dit amour et l’anglais dit love, des mots uniques, passe-partout, quelque peu usés à force de servir à tout, l’arabe coranique déploie un lexique riche de nuances.
Comprendre l’amour dans le Coran suppose d’abord de distinguer ses différents noms.
Commençons par la racine principale : h-b-b (ح-ب-ب), dont dérive le mot hubb, amour. Dans ses diverses formes, cette racine apparaît dans le Coran sous environ quatre-vingt-quinze occurrences, formant l’un des champs sémantiques les plus denses du Texte sacré. Mais ce n’est pas la seule.
La racine w-d-d (و-د-د) donne le mot wudd, que l’on traduit par affection ou amour tendre. Allah lui-même se désigne sous le nom d’Al-Wadud, en l’occurrence le Très Affectueux, et ce, dans deux versets fondamentaux. La racine wudd donne aussi mawadda, qui désigne une tendresse ancrée dans la durée. C’est le mot qu’utilise le Coran dans le verset le plus souvent cité sur l’amour conjugal.
Et enfin, la racine r-h-m (ر-ح-م), qui donne rahman et rahim, deux épithètes divines qui ouvrent chaque sourate dans la basmala. La rahmah, souvent traduite par miséricorde, porte en elle une résonance utérine : elle dérive du mot rahim, l’utérus maternel, et désigne un amour viscéral et protecteur, celui d’une mère pour son enfant.
Ces quatre lexèmes, hubb, wudd, mawadda, rah-mah, forment ensemble l’architecture coranique de l’amour. Ils couvrent un spectre qui va de l’amour électif et ardent à la tendresse universelle et inconditionnelle. Ensemble, ils dessinent un Dieu que la théologie islamique classique n’hésitera pas à nommer : un Dieu d’amour. Les versets utilisant la formule Allah yuhibbu (Dieu aime) sont nombreux et couvrent un éventail remarquable de vertus et d’attitudes humaines. Dieu aime ceux qui font le bien (al-muhsinin). Il aime ceux qui sont équitables (al-muqsitin), ceux qui savent se montrer patients (al-sabirin).
Chaque occurrence est une invitation : être aimé de Dieu n’est pas un privilège réservé à quelques élus, c’est une possibilité ouverte à quiconque s’engage sur la voie de la vertu.
Mais c’est sans doute le verset 3:31 qui exprime avec le plus de force la réciprocité de cet amour :
« Dis : Si vous aimez Allah, suivez-moi, Allah vous aimera et vous pardonnera vos péchés. Allah est Pardonneur, Miséricordieux. » Ce verset, que les exégètes ont nommé ayat al-mahabbah, le verset de l’amour, pose le principe d’une relation circulaire : l’homme aime Dieu, suit la voie prophétique, et Dieu répond à cet amour par son amour et son pardon. Ce n’est pas une relation de soumission unilatérale. C’est un dialogue, une correspondance entre la créature et le Créateur.
Plus étonnant encore : le verset 5:54 décrit l’acte souverain de Dieu qui lui-même prend l’initiative de l’amour. Il annonce qu’Il apportera un peuple
« qu’Il aime et qui L’aime » (yuhibbuhum wa yuhibbunahu). Ce double amour (Dieu aimant et l’homme aimant) est la définition même de la communauté spirituelle idéale selon le Coran.
Ce n’est pas la communauté de la loi ou de l’obéissance seule : c’est la communauté de l’amour partagé.




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