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Le billet du Recteur (n°115) - Cent ans de la Grande Mosquée de Paris : la pierre de la fraternité

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Le 15 juillet 1926, sous le beau ciel de l’Île-de-France, l’appel à la prière s’éleva pour la première fois depuis le minaret de la Grande Mosquée de Paris. Un siècle plus tard, cette date demeure pour moi bien davantage qu’un anniversaire : elle est la mémoire vivante d’une promesse, celle d’une France et d’un islam capables de se reconnaître, de s’estimer et de bâtir ensemble.

 

Car cette pierre ne fut pas posée au hasard de l’Histoire. Elle naquit d’une dette d’honneur. Durant la Grande Guerre, plus de cent mille soldats musulmans tombèrent pour la France, à Verdun et sur tant d’autres champs où se jouait le destin de la nation. En érigeant cette mosquée, la République voulut honorer leur sacrifice. Le Coran nous enseigne à leur sujet : « Ne pense point que ceux qui ont été tués dans le sentier de Dieu soient morts ; au contraire, ils sont vivants, auprès de leur Seigneur, comblés de Ses bienfaits » (Sourate Âl ‘Imrân, verset 169). Ces hommes, arrachés à leurs foyers, reposent dans la mémoire des deux rives ; leur fidélité est le socle invisible sur lequel s’appuient nos murs.


À l’inauguration, le président Gaston Doumergue prononça des mots que je voudrais graver à nouveau dans nos cœurs : « La République française admet, protège toutes les croyances ; quelle que soit la voie que l’être humain se fraye vers son idéal, cette voie nous est sacrée. » Voilà l’esprit d’une laïcité d’ouverture et d’apaisement — non une laïcité de défiance, mais celle qui tend la main. Quatre ans plus tôt, lors de la pose de la première pierre, le maréchal Lyautey avait dit, avec une rare élévation, que de ce minaret « ne montera vers le beau ciel de l’Île-de-France qu’une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses ». Tout est là : nos prières ne rivalisent pas, elles s’élèvent ensemble.


Cette vocation fraternelle, la Mosquée l’a honorée jusque dans les heures les plus sombres. Sous l’Occupation, ses murs offrirent refuge à des enfants juifs traqués, et l’on y délivra de faux certificats de confession musulmane pour soustraire à la mort des familles nord-africaines. En ces jours où la barbarie reniait l’humanité, la maison de Dieu se fit maison de l’homme. Que cette page demeure pour nous une lumière : la fraternité n’est pas un discours, elle est un acte, et parfois un risque consenti.


Il faut aussi contempler la pierre elle-même. Conçue dans le pur style hispano-mauresque, ornée de jardins andalous, couronnée d’un minaret de trente-trois mètres inspiré de la Zitouna de Tunis, la Grande Mosquée fut l’œuvre de quatre cent cinquante artisans venus du Maghreb. Classée monument historique, elle appartient désormais au patrimoine commun de la nation. Le Coran rappelle que « seul fréquente les mosquées de Dieu celui qui croit en Dieu et au Jour dernier » (Sourate At-Tawba, verset 18) : nos lieux de culte sont des havres de foi, mais ils sont aussi, ici, des ponts de culture, ouverts au visiteur de toute origine et de toute conviction.


Que dire, au seuil du deuxième siècle ? Que les musulmans de France ne sont pas les hôtes de passage d’une terre étrangère : ils sont de l’Histoire de France, et ils seront de son avenir. Notre vocation n’a pas changé : porter un islam de paix, de raison et de dignité, fidèle à ses sources et pleinement inscrit dans la République. « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, afin que vous vous connaissiez les uns les autres » (Sourate Al-Hujurât, verset 13). Se connaître : tel fut le vœu de ceux qui posèrent la première pierre ; tel demeure le nôtre.


Puisse ce centenaire n’être pas une simple commémoration, mais une renaissance — l’occasion de redire à la France que nous l’aimons, et à nos frères en humanité que la maison reste, et restera, ouverte.



À Paris, le 30 juin 2026


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris





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