Le billet du Recteur (n°116) - La mémoire devenue pierre, la pierre devenue promesse
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Voilà plus de six années que j'ai l'honneur de présider aux destinées de la Grande Mosquée de Paris, un lieu que je fréquente pourtant depuis près de trente ans. J'y ai vu passer les saisons, les générations, les joies discrètes comme les épreuves silencieuses. Pourtant, ce n'est que depuis que j'en porte la responsabilité que j'ai véritablement commencé à écouter ce que ses murs murmurent, ce qu'ils préservent, ce qu'ils taisent parfois… et surtout ce qu'ils ont encore à raconter.
Il serait trop peu de voir en elle un monument. Trop peu d'y reconnaître seulement une prouesse architecturale, un jardin de silence au cœur de la capitale, un héritage andalou et maghrébin transposé dans la pierre parisienne. Depuis cent ans, elle est bien davantage : un signe. Un signe de ce que la France a su reconnaître ; un signe, aussi, de ce qu'elle a parfois tardé à regarder en face.
Car cette histoire n'est pas née de l'abstraction. Elle n'est pas sortie d'un rêve décoratif, ni d'une générosité sans cause. Elle est née de la guerre. Elle est née du sang versé. Elle est née de ces dizaines de milliers d'hommes venus d'Algérie, du Maroc, de Tunisie, d'Afrique subsaharienne et d'autres terres alors placées sous domination française, que la République appela, arma, envoya au front — et dont tant ne revinrent pas. Le Coran nous enseigne : « Parmi les croyants, il est des hommes qui ont été fidèles à l'engagement qu'ils avaient pris envers Dieu » (Sourate Al-Ahzâb, verset 23). Ces hommes furent fidèles jusqu'au bout ; restait à la France de l'être à son tour. C'est à cette dette d'honneur que la loi du 19 août 1920, votée par le Parlement, voulut donner une réponse digne de l’évènement. La première pierre fut posée en 1922 ; et le 15 juillet 1926, lorsque le président Gaston Doumergue inaugura l'édifice confié à Si Kaddour Ben Ghabrit, la reconnaissance fut inscrite dans la ville même, comme on grave une promesse que l'on veut durable.
Ce 15 juillet 1926, lorsque le minaret fit entendre pour la première fois l'appel à la prière, ce ne fut pas seulement un événement cultuel. Ce fut un événement français. Qu'on l'ait voulu, contesté, redouté ou salué, il marquait une date dans l'histoire nationale. Il disait que la présence musulmane ne pouvait plus être pensée uniquement au loin, dans les marges de l'empire, dans les camps, les casernes, les cimetières militaires ou la mémoire silencieuse des familles endeuillées. Elle entrait dans Paris. Elle entrait dans la pierre. Elle entrait, de manière visible, dans le récit de la Nation.
Mais il faut avoir la probité de le dire : cette reconnaissance ne fut jamais simple. Elle se forma dans les ambiguïtés de son temps. La Mosquée fut un hommage, sans doute ; elle fut aussi un instrument politique et diplomatique, pensé dans le contexte colonial. Elle participa d'une volonté de considération ; elle participa également d'une volonté d'organisation. Toute la vérité historique tient dans cette tension, et l'amoindrir, d'un côté comme de l'autre, ce serait trahir le siècle écoulé. La grandeur d'une institution ne se mesure pas à l'effacement de ses contradictions, mais à sa capacité à les traverser sans se renier.
Et c'est précisément là que la Grande Mosquée de Paris impose le respect. Car elle a tenu. Sous l'Occupation, ses murs offrirent refuge à des familles juives traquées, et son imam Abdelkader Mesli paya de la déportation son courage silencieux. Ce geste ne venait pas de nulle part : il prolongeait celui de l'Émir Abdelkader protégeant, à Damas en 1860, des milliers de chrétiens menacés — cette même intuition, transmise de génération en génération, que défendre la vie de l'autre est la plus haute manière d'honorer Dieu. Elle a traversé, ensuite, les déchirements de l'histoire franco-algérienne, les fractures de la décolonisation, les recompositions de l'islam de France, les soupçons, les querelles, les simplifications paresseuses. Elle a vu passer les régimes d'opinion, les passions médiatiques, les injonctions contradictoires. Elle est restée. Non comme un vestige. Non comme un décor. Mais comme une institution vivante : lieu de culte, de transmission, d'enseignement, de parole et de représentation — parfois contestée, souvent attendue, toujours observée.
Sa force tient aussi à ce qu'elle n'a jamais été un sanctuaire refermé sur lui-même. Ceux qui la réduisent à une seule fonction ne comprennent ni son histoire ni sa place. La Grande Mosquée de Paris est un lieu où s'articulent le spirituel, le culturel, le symbolique et le civique. Elle est une maison de prière, certes, mais aussi une maison de langage, une maison de mémoire, une maison d'hospitalité. Elle dit à sa manière qu'une religion pleinement fidèle à elle-même n'est pas condamnée au retrait, et qu'une République sûre d'elle-même n'a rien à craindre d'une présence religieuse lorsqu'elle s'inscrit dans le cadre du droit, de la dignité et du bien commun.
Il faut dire, également, ce que représente dans l'ordre sensible la persistance de ce lieu. Un siècle après son inauguration, la Mosquée n'a rien perdu de sa beauté, parce que sa beauté n'est pas séparée de son usage. Son minaret, ses patios, ses zelliges façonnés par des centaines d'artisans venus du Maghreb, ses jardins, ses jeux d'ombre et de lumière ne sont pas les ornements d'un passé figé. Ils sont les formes visibles d'une continuité. Ils rappellent que la civilisation se reconnaît aussi à la manière dont elle accueille la durée, dont elle donne un visage à la foi, dont elle laisse à la beauté le soin d'élever les regards sans jamais humilier ceux qui franchissent le seuil.
Le centenaire oblige. Il oblige d'abord à la vérité : sur la dette contractée envers les soldats musulmans, sur les hésitations de la République, sur les calculs de l'administration coloniale, sur les combats pour la reconnaissance, sur les malentendus persistants quant à la place de l'islam dans la société française. Mais il oblige aussi à la fidélité. Fidélité à ce que la Mosquée a rendu possible : une présence durable, visible, organisée, digne. Une présence qui ne demande ni indulgence ni faveur, mais justice. Une présence qui ne sollicite pas d'exception, mais la pleine application des principes promis à tous.
Car il faut en finir avec une vieille tentation : celle qui consiste à louer les morts et à suspecter les vivants. Pendant trop longtemps, il a paru naturel d'honorer le sacrifice des musulmans lorsqu'il appartenait au passé, et plus difficile de reconnaître, au présent, la pleine légitimité de leur place dans la communauté nationale. Or la Grande Mosquée de Paris rappelle exactement ceci : une histoire commune ne peut pas être sélective. On ne peut pas célébrer la mémoire des combattants d'hier et laisser s'installer, pour leurs héritiers de foi ou de culture, le soupçon ou la relégation symbolique. Le Coran nous en montre le chemin : « Certes, Dieu commande l'équité, la bienfaisance et la générosité envers les proches » (Sourate An-Nahl, verset 90). L'équité ne se divise pas : elle vaut pour les morts que l'on honore comme pour les vivants que l'on regarde.
À cet égard, la Grande Mosquée de Paris n'est pas seulement dépositaire d'un héritage ; elle porte une responsabilité. Elle doit demeurer à la hauteur de ce que son histoire exige d'elle. Être fidèle à sa mission religieuse, sans concession sur la dignité de la foi. Être lucide sur les blessures du temps, sans céder aux facilités de la plainte. Être ouverte au dialogue, sans s'épuiser dans la justification permanente. Être une institution de référence, non parce qu'elle prétendrait parler à la place de tous, mais parce qu'elle incarne, depuis un siècle, une certaine idée de la tenue, du service, de la transmission et de la présence.
Voilà pourquoi ce centenaire ne saurait être une simple commémoration. Une commémoration s'achève avec les cérémonies ; une histoire, elle, oblige les consciences. Ce que célèbre ce centenaire, au fond, ce n'est pas seulement la naissance d'un édifice en 1926. C'est l'entrée irréversible d'une part de l'histoire musulmane dans l'histoire visible de la France. C'est la preuve, inscrite dans la ville, que la nation s'est aussi faite avec ceux qu'elle regardait parfois de loin. C'est la mémoire devenue pierre — et la pierre devenue promesse.
Et peut-être est-ce là, au terme d'un siècle, la leçon la plus précieuse. Une grande institution ne se contente pas d'exister : elle apprend à un pays à mieux se comprendre lui-même. La Grande Mosquée de Paris, depuis cent ans, ne demande pas à la France de s'écarter d'elle-même. Elle lui demande, plus simplement et plus noblement, d'être fidèle à ce qu'elle proclame lorsqu'elle est à la hauteur de son histoire : une nation qui n'abaisse pas la mémoire, qui n'humilie pas la foi, et qui sait qu'il n'y a pas de grandeur républicaine sans justice rendue à toutes les parts de son propre destin.
À Paris, le 6 juillet 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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