Le billet du Recteur (n°119) - 11 septembre, vingt-cinq ans après

Il est des dates que l’histoire grave au fer rouge et que l’humanité ne saurait effacer. Le 11 septembre 2001 est de celles-là. En ce vendredi, un quart de siècle s’est écoulé depuis ce matin d’automne où, sous un ciel d’un bleu implacable, le monde a vu s’effondrer des tours de verre et, avec elles, près de trois mille vies fauchées en plein vol.
Avant toute parole, il y a le silence du recueillement.
Ce jour-là, la mort a frappé aveuglément, fauchant des hommes et des femmes originaires de plus de quatre-vingt-dix nations, tissant dans la tragédie une funeste universalité : chrétiens, juifs, musulmans, adeptes d’autres traditions et consciences dénuées de croyance.
Des employés de bureau penchés sur leurs dossiers, des serveurs au travail, des pompiers et des secouristes montés vers l’embrasement sans retour ; des mères et des pères que le soir ne reverrait plus. Parmi ces innocents, et parmi ces héros anonymes accourus pour secourir, il y avait aussi des musulmans, une vérité que l’oubli ou la haine cherche trop souvent à effacer. C’est à toutes ces victimes, et à ceux qui, jour après jour, portent encore le poids de leur absence, que vont d’abord nos pensées et nos prières.
Puis vient l’impératif de la clarté, car les mots ont un sens et l’équivoque est un poison. Ceux qui ont semé la mort ce jour-là prétendaient agir au nom de l’islam ; ils n’ont fait que défigurer la foi qu’ils invoquaient en bouclier. La Grande Mosquée de Paris l’a proclamé dès la première heure ; vingt-cinq ans après, elle le redit avec la même inébranlable fermeté.
Le Coran l’affirme avec une solennité que rien n’égale : « Quiconque tue une personne… c’est comme s’il avait tué l’humanité entière ; et quiconque sauve une vie, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité entière » (Al-Mâ’ida 5:32). Il n’y a pas, il n’y aura jamais de terrorisme au service du divin : il n’y a que des crimes abominables contre Dieu et contre les hommes.
Pour les musulmans d’Occident, ce quart de siècle a pris la forme d'une double épreuve. Nous avons porté le deuil aux côtés de tous les endeuillés, et il a fallu, bien trop souvent, le porter sous le regard pesant du soupçon et de la suspicion.
Combien de fidèles intègres, d’étudiants studieux, de mères de famille marchant la tête haute, ont dû se justifier de crimes qu’ils abhorraient au plus profond de leur âme ? Cette traversée des tempêtes, nous l’avons accomplie dans la dignité : en refusant les amalgames destructeurs, mais sans jamais céder à l’amertume ni nourrir le ressentiment.
Le Prophète, que la paix et le salut soient sur lui, nous avait légué cette boussole : « Le musulman est celui dont les gens sont à l’abri de sa langue et de sa main. » Vivre ainsi, dans la simplicité et la probité, fut la réponse quotidienne et silencieuse de millions de croyants ordinaires face au fracas du monde.
Car il existait deux manières de répondre aux ténèbres. Ceux qui ont frappé rêvaient de dresser les civilisations les unes contre les autres dans un choc d’exclusions ; nous avons choisi la patience têtue de bâtir des ponts.
« Repousse le mal par ce qui est meilleur : celui qui te traitait en ennemi deviendra un ami chaleureux » (Fussilat 41:34).
En vingt-cinq ans, que de chemins défrichés et ouverts : l’exigence de l’éducation pour notre jeunesse, la prévention inlassable contre les sirènes de la radicalisation, le dialogue fraternel et continu avec les Églises, les synagogues et tous les hommes et femmes de bonne volonté.
Une génération entière est née après 2001. Elle n’a pas connu l’effroi de ce matin de septembre, mais elle en a hérité le monde, fragile et inquiet. À cette jeunesse, nous avons le devoir de transmettre deux biens indissociables : la mémoire, pour que nul n’ignore jamais où mène la haine ; et l’espérance agissante, pour que nul ne s’y trompe : la vie est sacrée, le savoir est une lumière, et l’autre est toujours un frère en humanité.
Vingt-cinq ans après, notre conviction demeure intacte : les bâtisseurs, dans leur obstination discrète, auront toujours le dernier mot sur les destructeurs.
À Paris, le 15 septembre 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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