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Le billet du Recteur (n°93) - Quand les règles se vident de leur sens


Le trouble du monde contemporain ne s’explique pas seulement par la violence des conflits ou par la brutalité renouvelée des rapports de force. Ces manifestations, aussi spectaculaires soient-elles, ne sont que la surface visible d’un désordre plus profond. Ce qui se fissure aujourd’hui, ce n’est pas tant l’ordre que l’idée même d’ordre ; non pas les règles en tant que telles, mais le sens qui les rendait acceptables.


Nous assistons à une fatigue des normes. Les mots continuent de circuler, mais ils ne portent plus. La loi est encore proclamée, mais elle ne convainc plus. La foi est encore invoquée, mais elle ne structure plus. Entre les deux, le lien organique s’est relâché. Là où la règle devait exprimer une finalité collective, elle devient un instrument. Là où la foi devait discipliner les consciences, elle se transforme en drapeau.


On s’étonne alors du comportement de certains dirigeants, de leur désinvolture à l’égard des équilibres patiemment construits, de leur propension à substituer le langage de la force à celui du droit. Mais ces ruptures ne surgissent pas ex nihilo. Elles sont le produit d’un monde où l’ordre ancien ne parvient plus à justifier sa propre légitimité, où les principes universels apparaissent appliqués à géométrie variable, où le droit n’est plus perçu comme une norme commune, mais comme un privilège réservé.


L’Europe, longtemps convaincue que le progrès du droit finirait par neutraliser la violence, découvre sa propre vulnérabilité. Elle défend un ordre qu’elle ne maîtrise plus entièrement, et dont elle n’est plus le centre organisateur. Dépendances économiques, fragmentations politiques, difficulté à produire une volonté commune : autant de signes d’un affaiblissement qui n’est pas conjoncturel, mais structurel.


Quant au monde musulman, il incarne peut-être avec le plus de netteté cette contradiction de l’époque. Il est omniprésent dans les discours, les peurs, les projections stratégiques, mais demeure largement absent des lieux où se définissent réellement les règles du jeu. Placé au cœur des enjeux, sans être reconnu comme sujet de son propre devenir. Objet d’analyses, rarement acteur de la formulation des normes.


Dans l’histoire des sociétés, il existe un moment précis où l’ordre ne s’effondre pas encore, mais ne tient déjà plus. Les institutions subsistent, les lois demeurent en vigueur, les frontières sont toujours tracées. Pourtant, le ressort intérieur qui faisait accepter l’autorité s’est affaibli. Ce n’est pas l’absence de règles qui provoque la crise, mais l’accumulation d’injustices tolérées, l’écart croissant entre ceux qui décident et ceux qui subissent, l’impression diffuse que la norme protège davantage qu’elle n’ordonne.


Alors l’État se raidit. La règle se durcit. La contrainte remplace l’adhésion. Mais ce durcissement ne sauve pas l’ordre ; il en précipite la décomposition. Une loi qui n’est plus portée par un sens partagé cesse d’être une médiation : elle devient une technique de domination, vouée à être contournée, puis contestée.


Ce décalage n’est pas uniquement politique. Il est moral et symbolique. Lorsqu’un ordre cesse d’être perçu comme juste, il cesse d’être respecté. Lorsqu’une loi n’exprime plus une idée du bien commun, elle se réduit à un rapport de force codifié. Et lorsque la foi n’est plus qu’un marqueur identitaire ou un outil de mobilisation, elle perd sa fonction régulatrice, sa capacité à pacifier les rapports humains.


Les sociétés entrent alors dans une zone grise : ni véritablement sans règles, ni réellement gouvernées par des principes. Les normes existent encore, mais elles ne sont plus crues. Les valeurs sont proclamées, mais elles n’orientent plus les comportements. C’est dans cet interstice que surgissent les stratégies unilatérales, les replis brutaux, les figures de rupture.


Non parce que le monde serait devenu irrationnel, mais parce qu’il cherche, à tâtons, un nouvel équilibre souvent au prix de désordres majeurs.


Dans un tel contexte, il est illusoire de dissocier les questions de foi, de loi, d’identité et de souveraineté. Elles forment un même nœud. Et c’est là que se joue l’essentiel : dans la capacité ou l’incapacité des sociétés à refonder un sens commun qui ne soit ni pure domination, ni abdication morale.


Ce qui menace notre monde n’est pas l’absence de règles, mais leur prolifération sans légitimité. Ce n’est pas la disparition de la foi, mais sa réduction à un langage de combat ou de repli.


Nous entrons dans une époque où les équilibres ne se maintiendront plus par inertie. Ils devront être pensés, reconstruits, parfois douloureusement assumés. À défaut, les bouleversements géopolitiques ne feront que s’accélérer, et les sociétés continueront de glisser vers un monde où la force précède le droit, et où le sens arrive toujours trop tard.


À Paris, le 14 janvier 2026


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris




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