Le billet du Recteur (n°97) - Barbarie moderne et impensés contemporains : pour une raison vigilante
- Guillaume Sauloup
- il y a 10 heures
- 6 min de lecture

Il est des affaires qui, au-delà du scandale, agissent comme des révélateurs. Non pas seulement des révélateurs d’individus dévoyés ou de réseaux criminels, mais des révélateurs d’une époque, de ses angles morts, de ses complaisances et de ses silences. L’affaire Epstein appartient à cette catégorie. Elle n’est pas un accident moral dans une modernité par ailleurs saine : elle est le symptôme d’un désordre plus profond, d’une civilisation qui, à force de confondre liberté et puissance, risque d’oublier la dignité.
Car derrière les faits et leur gravité extrême se dessine une architecture plus vaste : celle d’un monde où l’argent peut suspendre la loi, où l’influence peut retarder la justice, où la vulnérabilité sociale devient un terrain d’exploitation. Des adolescents, souvent fragilisés par la précarité ou l’isolement, ont été transformés en objets d’échange, réduits à une valeur d’usage dans un système où le marché ne connaît plus de limite morale. L’être humain y devient ressource, la relation y devient transaction, et la puissance financière, parfois, y tient lieu d’absolution provisoire.
Ce n’est pas seulement l’histoire d’un homme et de ses complices. C’est l’histoire d’un consentement diffus, d’un silence partagé, d’un aveuglement collectif qui interroge les fondements mêmes de notre modernité. Une civilisation ne se mesure pas seulement à ses progrès techniques, à sa prospérité économique ou à ses institutions juridiques ; elle se mesure aussi à sa capacité à protéger les plus vulnérables, à poser des limites à la domination, à maintenir vivante l’idée qu’il existe des seuils infranchissables.
Or, ce que cette affaire révèle, c’est la fragilité de ces seuils lorsque la raison technique se détache de toute exigence éthique. Le marché, lorsqu’il devient absolu, tend à dissoudre toute hiérarchie de valeurs. La réussite matérielle peut alors masquer la violence symbolique ou réelle qu’elle recouvre. L’influence peut devenir un bouclier. Et la société, fascinée par ses propres élites, peut détourner le regard. Ce n’est pas l’absence de normes qui produit la barbarie moderne ; c’est leur suspension tacite au profit de la puissance.
Face à ces dérives, il ne suffit pas de dénoncer. Il faut comprendre. Comprendre les mécanismes intellectuels et culturels qui rendent possible l’impensable. Comprendre ce que le philosophe Mohamed Arkoun appelait les « impensés » de la modernité : ces zones aveugles que les sociétés préfèrent ne pas interroger, ces certitudes implicites qui échappent à la critique parce qu’elles semblent aller de soi. Arkoun invitait à une véritable « subversion épistémologique », c’est-à-dire à un travail patient de mise en question des évidences, y compris au sein des traditions religieuses elles-mêmes. Il ne s’agissait pas, pour lui, de défendre un héritage figé ni de sanctuariser des corpus clos, mais de réactiver une pensée en mouvement, capable d’historiciser ses propres formulations, de reconnaître ses silences et d’ouvrir des horizons nouveaux.
Une pensée musulmane fidèle à cet esprit ne saurait se contenter de répéter des principes abstraits. Elle doit interroger la manière dont ces principes sont incarnés, transmis, parfois trahis. Elle doit reconnaître que toute tradition peut être instrumentalisée si elle se retire du débat critique. Et elle doit contribuer, avec d’autres traditions intellectuelles et spirituelles, à l’élaboration d’une éthique commune à la hauteur des défis contemporains.
En amont de cette exigence critique, l’héritage d’Averroès demeure d’une actualité singulière. Le grand philosophe andalou affirmait que la foi authentique ne craint pas la raison ; elle l’appelle, au contraire, comme un allié. Le Coran, rappelait-il, exhorte l’être humain à réfléchir, à observer, à comprendre. Il ne s’adresse pas à une conscience passive, mais à une intelligence en éveil. Foi aveugle et raison glacée sont également stériles. Le première risque de se figer en dogmatisme ; la seconde, de se perdre dans un rationalisme sans finalité morale. Entre les deux, une dialectique féconde peut s’ouvrir : celle d’une raison habitée par le sens, et d’une spiritualité éclairée par l’intelligence.
Cette dialectique devient urgente lorsque les institutions vacillent ou lorsque la confiance collective se fissure. Car le mal contemporain ne se présente plus toujours sous la forme spectaculaire des barbaries anciennes. Il peut se loger dans des procédures légales, dans des réseaux d’influence, dans des habitudes sociales qui banalisent l’inacceptable. Hannah Arendt parlait de « banalité du mal » pour désigner cette capacité des sociétés modernes à produire de la violence sans intention démoniaque, par simple conformité à des systèmes déshumanisants. Emmanuel Levinas, de son côté, rappelait que l’éthique commence dans la reconnaissance du visage de l’autre, dans l’expérience irréductible de sa vulnérabilité.
Le philosophe marocain Taha Abderrahmane a proposé, dans un langage propre à la tradition musulmane, une réflexion convergente. Il évoque l’existence d’un « mal absolu » lorsque la dignité des plus vulnérables est violée, lorsque l’être humain est traité comme un simple moyen. Le Coran exprime cette intuition avec une force saisissante : « Quiconque tue une âme innocente, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière. » Cette formulation ne relève pas d’une rhétorique religieuse particulière ; elle affirme une vérité universelle : l’atteinte portée à l’un atteint tous les autres, parce que l’humanité forme un tissu indivisible.
Les mécanismes révélés par l’affaire Epstein éclairent tragiquement cette intuition. Lorsque le pouvoir échappe au contrôle, la loi se fragilise. Lorsque le silence s’installe, l’injustice prospère. Lorsque la précarité économique expose les corps, la domination trouve un terrain favorable. Et lorsque l’autre est réduit à un objet, la société tout entière se dégrade. L’histoire musulmane, comme toute histoire humaine, n’est pas exempte de ces contradictions : des principes sublimes ont parfois été trahis par des institutions défaillantes. Cette lucidité n’affaiblit pas les valeurs ; elle les rend plus exigeantes.
Que signifie, dans ce contexte, être musulman en France aujourd’hui ? Certainement pas se replier sur une identité défensive ni se poser en donneur de leçons. Il s’agit plutôt de contribuer, depuis ses repères spirituels et intellectuels, à une éthique universelle en crise. Contribuer par l’éducation, d’abord : une éducation qui réconcilie cœur et raison, capable de nommer les formes nouvelles du mal et de déjouer leurs séductions. Contribuer par la vigilance communautaire ensuite : des communautés qui ne sacrifient pas la vérité à la réputation, qui placent la justice au-dessus de l’entre-soi. Contribuer enfin par l’alliance : une alliance avec toutes les consciences, croyantes ou non, qui refusent l’impunité et travaillent à restaurer la dignité humaine.
Mohamed Arkoun appelait à « pousser la raison vers d’autres univers de discours », à élargir l’horizon de la pensée au-delà des frontières culturelles et confessionnelles. Taha Abderrahmane évoque une « déposition de confiance », où la spiritualité oriente l’action sans jamais se transformer en contrainte. Averroès nous rappelle que la révélation éclaire l’intelligence sans l’aveugler. Ces perspectives convergent vers une même exigence : réconcilier critique et transcendance, responsabilité et espérance.
La barbarie moderne ne peut être combattue par une seule arme. Ni la loi seule, si nécessaire soit-elle, ni la foi seule, si précieuse soit-elle, ni la raison seule, si indispensable soit-elle, ne suffisent isolément. C’est dans leur articulation que peut se construire une réponse à la hauteur du défi. Une société juste n’est pas celle qui proclame des valeurs, mais celle qui les incarne et les interroge sans cesse. Une tradition vivante n’est pas celle qui se protège de la critique, mais celle qui accepte de se laisser transformer par elle.
L’islam, lorsqu’il est lu à la lumière de ses penseurs critiques et de ses sources éthiques, offre des ressources précieuses : l’affirmation de la dignité inaliénable de toute personne, l’exigence de justice même envers l’ennemi, la conscience d’une responsabilité devant l’Invisible qui interdit toute complaisance avec l’injustice. Mais ces ressources ne sont pas l’apanage d’une communauté ; elles appartiennent à l’humanité entière. Elles demandent à être réinventées, traduites, partagées.
Le Coran adresse aux croyants une injonction qui dépasse le cercle des fidèles : « Ô vous qui croyez ! Observez la justice, fût-ce contre vous-mêmes. » Cette parole n’accorde aucun privilège ; elle impose une exigence. Elle rappelle que la première fidélité d’une conscience, qu’elle soit religieuse ou laïque, consiste à refuser l’aveuglement volontaire. Une civilisation ne s’effondre pas lorsqu’elle perd ses certitudes ; elle s’affaiblit lorsqu’elle renonce à examiner ses propres aveuglements.
C’est à cette vigilance intérieure et collective que nous sommes aujourd’hui appelés. Non pour ajouter un discours moral à d’autres discours moraux, mais pour restaurer, au cœur même de la modernité, la possibilité d’une conscience éveillée.
À Paris, le 11 février 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
RETROUVEZ TOUS LES BILLETS DU RECTEUR SUR CETTE PAGE :

