Le billet du Recteur (n°98) - Ramadan : l'effort intérieur au service de la République
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Le Ramadan a débuté mercredi dernier, marquant chaque année une pause dans le tumulte quotidien et l’entrée dans une période d’intensité morale. Cependant, au-delà du rite, ce mois soulève une question plus vaste pour la France : que signifie, aujourd'hui, jeûner dans une République laïque ?
Pour répondre à cette interrogation, il convient de s’abstraire des slogans et des crispations, en faisant preuve de rigueur intellectuelle et de vigilance républicaine, héritage de notre histoire.
Le jeûne : une école de maîtrise civique
Le jeûne ne se limite pas à une simple privation alimentaire ; c’est un exercice de souveraineté sur soi. Il apprend à maîtriser ses impulsions, à faire preuve de patience dans l'effort, et à porter attention aux plus vulnérables. Autant de vertus que la République exige également de ses citoyens.
Dans la discipline du Ramadan réside une pédagogie silencieuse de la citoyenneté. Se lever avant l’aube, travailler malgré la fatigue, partager le repas du soir avec voisins, collègues ou inconnus : ces gestes tissent une éthique de la responsabilité. Ils rappellent que la liberté ne se réduit pas à l’affirmation de soi, mais s’éprouve dans la capacité à se contenir pour mieux vivre ensemble.
La trilogie républicaine
La République française repose sur un principe exigeant : la liberté n’est réelle que si elle s’allie à l’égalité et à la fraternité. Le Ramadan, chaque année, ravive cette trilogie. L’égalité se manifeste par la faim partagée, la fraternité par une solidarité organisée, et la liberté par l’engagement volontaire dans l’effort spirituel.
Il n’y a là aucune contradiction avec la laïcité. Au contraire, la laïcité garantit la possibilité de cet effort intérieur, tant qu’il n’aspire pas à s’imposer aux autres. Elle préserve l’espace où la foi peut demeurer une conscience, non un pouvoir.
Un islam de présence
Trop souvent, certains discours réduisent l’islam de France à une religion « importée », figée dans des pratiques étrangères à notre culture politique. Cette vision, souvent paresseuse, néglige un siècle d’histoire.
Depuis cent ans, la Grande Mosquée de Paris accompagne l’enracinement d’un islam de présence. Un islam qui s’exprime en français, qui dialogue avec les institutions, qui réfléchit à ses pratiques à la lumière du contexte républicain. Le récent guide Musulmans en Occident : Pratiques cultuelles immuables, présence adaptée rappelle cette vérité : les principes spirituels peuvent rester constants, tandis que leurs modalités sociales évoluent.
Aujourd’hui, jeûner en France, c’est organiser des distributions alimentaires pour les étudiants précaires, ouvrir les mosquées aux voisins de toutes confessions, participer à des collectes pour les sans-abri. C’est aussi respecter le cadre commun : horaires de travail, services publics, neutralité des institutions. Ainsi, le Ramadan français devient un laboratoire discret d’intégration civique.
Il prouve qu’une foi vécue avec intelligence ne fragilise pas la République ; elle l’enrichit en citoyens plus attentifs, plus solidaires et plus conscients de leurs devoirs.
Fraternité nationale face aux tensions
Ce mois s'ouvre cependant dans un climat international et national chargé. Les images venues de Gaza bouleversent les consciences. Les actes islamophobes recensés ces derniers mois suscitent une inquiétude légitime. Dans ce contexte, le risque est grand de voir la douleur se transformer en repli, et le repli en méfiance.
Le Ramadan appelle à un mouvement inverse : celui du sursaut fraternel.
Il n'est pas demandé à la République de partager une croyance, mais de garantir la dignité de tous. De même, il n’est pas requis des musulmans qu’ils renoncent à leurs émotions face aux tragédies du monde ; il leur est demandé de les traduire en engagements civiques, en solidarités actives, en paroles responsables.
Chaque iftar partagé avec un voisin non musulman, chaque initiative caritative ouverte à tous, chaque discussion apaisée sur le lieu de travail constitue une réponse concrète aux tensions. La cohésion nationale ne se décrète pas : elle se construit dans ces gestes modestes qui, répétés, tissent la confiance.
Les leçons du Ramadan
Que peut apprendre la République du Ramadan ? Peut-être ceci : qu’une société repose moins sur la surveillance que sur l’éthique intérieure de ses citoyens. Et qu’une communauté religieuse fidèle à ses principes peut devenir une ressource morale pour l’ensemble national, à condition de ne jamais se penser hors du destin commun.
Que peuvent apprendre les musulmans de France ? Que leur présence n’est pas une parenthèse, mais une responsabilité. Et que leur spiritualité, lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre républicain, devient une force d’équilibre plutôt qu’un sujet de soupçon.
En ce début de mois, il nous appartient collectivement de déjouer les récits de fracture. Le jeûne ne sépare pas ; il relie. Il rappelle que l’effort individuel peut nourrir le bien commun.
Dans la France de 2026, le Ramadan n’est pas un corps étranger. Il est l’une des respirations de la nation. À nous d’en faire, non un motif d'opposition, mais une occasion de fraternité lucide, cette fraternité qui, loin de nier les tensions du monde, choisit d’y répondre par la dignité, la connaissance et le sens du commun.
À Paris, le 23 février 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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