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À la découverte des mosquées du monde (n°90) - Kairouan

  • il y a 6 heures
  • 10 min de lecture

Par Noa Ory

Au cœur des plaines d’Ifriqiya, là où la terre ocre se confond avec la lumière, s’élève une cité dont le nom semble porter le murmure des siècles. Kairouan. Ville de poussière et de savoir, de pas lents et de manuscrits feuilletés à l’ombre des arcades. En son centre, la Grande Mosquée se dresse comme une respiration ancienne, une architecture habitée par la mémoire des hommes et la patience de Dieu.


On dit que tout commence au VIIᵉ siècle, lorsque les premiers bâtisseurs dressent les fondations d’un sanctuaire destiné à ancrer la prière dans cette terre encore neuve pour l’islam. Mais ce que l’on contemple aujourd’hui appartient surtout à l’âge aghlabide, lorsque les princes d’Ifriqiya décident de donner à la mosquée la forme d’une permanence. Ils ne construisent pas pour une génération. Ils bâtissent pour la durée, pour la mémoire, pour l’âme.


La première vision est celle du minaret. Massif, quadrangulaire, d’une austérité presque romaine, il s’élève comme une tour de veille sur l’horizon. Il n’a rien d’un ornement frivole. Il est une affirmation de stabilité. Sa pierre absorbe le soleil du Maghreb et semble restituer, au crépuscule, une lumière adoucie. En lui se lisent les héritages mêlés du monde antique et du monde islamique naissant. Car Kairouan ne détruit pas ce qui la précède. Elle recueille, elle transforme, elle élève.


On franchit la porte, et la cour s’ouvre comme un ciel intérieur. L’espace respire. La pierre claire reflète la lumière avec une douceur presque liquide. Ici, l’ombre et la clarté dialoguent sans cesse, comme deux versets d’une même sourate. Le voyageur comprend aussitôt que la mosquée n’est pas seulement un lieu de prière. Elle est un espace d’accueil, une halte pour le corps et pour l’esprit. On y entre pour se recueillir, mais aussi pour apprendre, pour rencontrer, pour se reposer de la route.



Lorsque l’on pénètre dans la salle de prière, le regard se perd dans une forêt de colonnes. Elles viennent d’ailleurs. Certaines ont vu l’Empire romain. D’autres ont soutenu des basiliques byzantines. Les bâtisseurs de Kairouan ne les ont pas rejetées. Ils les ont réunies. Marbres antiques, chapiteaux sculptés, pierres polies par d’anciennes civilisations composent ici une harmonie nouvelle. Chaque colonne semble porter une mémoire antérieure à l’islam, comme si la mosquée avait voulu rassembler les fragments dispersés du monde pour les orienter vers une seule direction.


Au fond, le mihrab resplendit d’une beauté contenue. Faïences venues d’Orient, marbres délicatement ciselés, bois sculpté avec une patience d’orfèvre. La lumière y pénètre avec retenue, caresse les motifs, puis se retire comme une confidence. L’art y devient prière silencieuse. On comprend que la beauté, ici, n’est pas décorative. Elle est une forme de connaissance.



Car très tôt, la mosquée de Kairouan devient un centre de savoir. Sous ses arcades, les voix se mêlent. Juristes, théologiens, grammairiens, astronomes s’y rassemblent. Les manuscrits circulent, les idées voyagent. La Méditerranée savante se donne rendez-vous dans cette ville d’Afrique du Nord devenue carrefour des intelligences.


Dans les ruelles de Kairouan et dans les salles d’étude attenantes à la mosquée, des savants juifs consultent des traités de médecine en arabe. Des lettrés chrétiens viennent échanger sur la philosophie et les sciences. La quête de connaissance franchit les frontières confessionnelles. Elle circule librement, comme le vent chaud qui traverse la cour de la mosquée à l’heure de l’après-midi.



Ainsi se forme, au fil des siècles, une cité du savoir partagé. La mosquée n’est pas une forteresse fermée. Elle est un cœur battant. On y prie, certes, mais on y lit, on y enseigne, on y discute. Les pierres mêmes semblent avoir été disposées pour accueillir cette circulation des esprits. Les galeries ombragées protègent les lecteurs du soleil. Les espaces ouverts favorisent la parole. L’architecture devient hospitalité.


Il est des lieux où la spiritualité se retire du monde. Kairouan choisit l’inverse. Elle inscrit la prière dans la cité, et la cité dans la prière. Elle fait de la mosquée une demeure pour l’âme humaine dans toute sa diversité. On y vient pour chercher Dieu, mais aussi pour comprendre le monde et ses créatures.



Aujourd’hui encore, lorsque le visiteur traverse la cour et que ses pas résonnent doucement sur la pierre claire, il lui semble entendre un écho ancien. Celui des plumes qui grattaient le parchemin. Celui des voix qui récitaient, expliquaient, contestaient parfois. Celui d’une civilisation qui avait compris que la foi ne craint pas l’intelligence et que la connaissance n’abolit pas la prière.


La Grande Mosquée de Kairouan demeure ainsi plus qu’un monument. Elle est une mémoire vivante. Elle rappelle qu’au cœur du Moyen Âge méditerranéen, une ville d’Afrique du Nord sut offrir un refuge à la pensée, un abri à la diversité des savoirs, un toit commun pour des hommes venus d’horizons différents. Sous ses arcades, la pierre et l’esprit ont appris à cohabiter. Et dans cette cohabitation patiente, une forme de sagesse s’est déposée, comme la lumière du soir sur les murs anciens.




*article paru dans le n°98 de notre magazine Iqra.



 

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