Récits célestes (n°75) - Le jeûne obligatoire... Une histoire d'éducation, pas simplement un décret
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L'annonce du jeûne à Médine n'était pas simplement l'ajout d'une nouvelle règle au registre des obligations, mais l'ouverture d'un nouveau chapitre dans l'histoire d'une communauté qui apprend à réorganiser sa relation avec elle-même et avec le monde. La vie continuait selon son rythme habituel : un marché qui ouvre le matin, des corps habitués à alterner entre la faim et la satiété sans se poser de questions. Puis, l'appel coranique descendit, calme et décisif : « Ô vous qui avez cru, le jeûne vous a été prescrit comme il l'a été pour ceux qui vous ont précédés, afin que vous soyez pieux. » Le discours ne fut pas détaché de la mémoire humaine, mais relia cette nouvelle expérience à une longue série de tentatives humaines pour discipliner leurs désirs. Comme si la communauté naissante était invitée à entrer dans une école humaine ancienne, et non à subir un simple test."
Par ce lien, le Coran a inscrit le jeûne dès le premier instant, dans un cadre éducatif. En effet, l'explication n'était pas basée sur la difficulté ni sur la récompense différée, mais sur un seul mot dense : « la piété » (taqwa).
La piété ici n'est pas un concept théorique, mais une expérience vécue lorsque le jeûneur découvre qu'il est capable de dire à un désir pressant : « Pas maintenant ». Dans cette abstinence temporaire se forme un type particulier de liberté ; une liberté qui ne repose pas sur la libération de la passion, mais sur la capacité de la maîtriser. C'est là que commence le véritable jeûne. C'est pourquoi la législation a été entourée de signes clairs de miséricorde : « Quelques jours comptés », puis une exemption pour le malade et le voyageur, et une confirmation globale : « Allah veut pour vous la facilité, Il ne veut pas pour vous la difficulté ». L'éducation ne se construit pas par la contrainte, mais par un processus progressif qui prend en compte la capacité humaine et la réconcilie avec l'obligation.
Avec l'arrivée du premier Ramadhan, l'expérience n'était pas une idée théorique. Le jour s'étirait, les gosiers se desséchaient, et l'heure proche du coucher du soleil se transformait en un espace d'attente partagé. À ces moments-là, la première communauté apprit une nouvelle leçon dans sa relation avec le temps. Le temps n'était plus simplement un réceptacle pour les actions, mais il devenait une partie intégrante de l'adoration elle-même. Chaque minute qui passait rappelait au jeûneur qu'il vivait une expérience délibérée, et que la faim n'était pas un dérangement temporaire, mais un langage éducatif silencieux inscrit sur le corps, signifiant la discipline. Puis l'appel à la prière s'élève...
L'attente se dissipe d'un seul coup, et le moment de l'iftar (rupture du jeûne) devient un petit événement quotidien qui redéfinit la bénédiction. La privation temporaire révèle une plénitude qui n'était pas remarquée auparavant.
Le jeûne n'était pas une expérience individuelle isolée à chaque maison. Au coucher du soleil, toute la ville se mouvait dans un même rythme : une attente collective, suivie d'une libération collective. Chacun ressentait la faim en même temps, éprouvait la même faiblesse, et se réjouissait du même moment. Dans cette synchronisation, une école sociale invisible se formait, où les gens apprenaient l'empathie, non pas en tant qu'idée morale, mais comme une expérience vécue. La faim que traverse le jeûneur lui ouvre les yeux sur la fragilité humaine et le rapproche du sens du partage.
Le Coran ajoute une autre dimension en liant le jeûne à la révélation elle-même : « Le mois de Ramadhan durant lequel le Coran a été révélé. » Ainsi, l'expérience physique s'ouvre soudainement sur un horizon à la fois cognitif et spirituel. L'abstinence de nourriture n'est pas une fin en soi, mais fait partie d'un cadre général dans lequel la relation avec la parole divine est réorganisée. Le corps se calme, et l'âme devient plus réceptive à l'écoute. À ce moment, le jeûne ne se limite plus à un entraînement au jeûne, il devient un entraînement au sens.
Avec la répétition de cette expérience d'année en année, le Ramadhan devient une saison périodique dans le livre de l'éducation coranique. Chaque fois que ce mois revient, la même page s'ouvre, mais le lecteur n'est plus le même. Il a emporté avec lui les traces des années précédentes : de petites réussites dans la maîtrise de soi, et des échecs dont il connaît les causes. Le Ramadhan ne se présente pas comme un mois exceptionnel hors du temps, mais comme un rendez-vous renouvelé pour réexaminer la relation avec soi-même. A chaque cycle annuel, la question ancienne est posée sous une nouvelle forme : qu'est-ce qui demeure en nous des effets de cette école après la fin des jours comptés ?
À la fin de cette histoire répétée, il ne reste pas du jeûne un simple souvenir de faim passagère, mais une empreinte silencieuse dans la manière dont l'homme regarde ses désirs et les autres. La législation qui semble, en apparence, une contrainte temporaire révèle, en profondeur, un projet éducatif de longue haleine, visant à faire de l'homme un être plus apte à équilibrer les besoins du corps et les aspirations de l'âme. Et chaque fois que le Ramadhan revient, il semble ne pas nous demander ce que nous mangerons au coucher du soleil, mais une question plus profonde : qu'est-ce qui va changer en nous cette fois ?
*Article paru dans le n°98 de notre magazine Iqra.
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