Les vœux du recteur lancent l'année du centenaire de la Grande Mosquée de Paris
- Guillaume Sauloup
- il y a 8 heures
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Le recteur Chems-eddine Hafiz présentait ce mardi soir ses vœux pour 2026, lors d'une cérémonie voulue comme le lancement de l'année du centenaire de la Grande Mosquée de Paris.
Pour cette belle soirée, en présence de nombreuses personnalités, il a voulu convier Florence Berthout, maire du 5e arrondissement de Paris, Cheikh Khaled Bentounès et l'écrivaine Fanta Dramé à évoquer cette nouvelle page de notre institution.
Son discours, revenant sur les tensions que la France traverse et les attaques dont les citoyens musulmans sont la cible, a voulu insisté sur le sens donné à cette année de célébration de notre centenaire : « La Grande Mosquée de Paris continuera d’être une maison de paix, de prière, de dialogue et de générosité. Elle continuera d’être cette voix tranquille qui dit, au cœur de notre pays : les musulmans font partie de l’histoire de France, de son présent, de son avenir ».
Retrouvez l'intégralité de son discours et de la cérémonie ci-dessous.
VŒUX DU RECTEUR POUR 2026 ET LANCEMENT DU CENTENAIRE DE LA GRANDE MOSQUÉE DE PARIS
Discours de Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
Madame la Préfète, représentant Monsieur le Préfet de Paris et d’Île-de-France ;
Madame la Maire du 5e arrondissement de Paris ;
Mesdames, Messieurs les élus de la République ;
Madame la Conseillère de Monsieur le Président de la République ;
Madame la Directrice des libertés publiques et des affaires juridiques ;
Monsieur le Conseiller pour les Affaires religieuses au ministère de l'Europe et des Affaires étrangères ;
Monsieur le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT ;
Madame la Cheffe du Bureau central des cultes ;
Mesdames, Messieurs les représentants des cultes ;
Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs, Consuls et représentants du corps diplomatique ;
Monsieur le Chargé d’Affaires de l’Ambassade d’Algérie en France ;
Monsieur Khaled Bentounès, guide spirituel de la confrérie soufie Alawiyya ;
Madame Aziza Benghabrit, fille du fondateur et premier recteur de la Grande Mosquée de Paris ;
Mesdames, Messieurs les présidents d’associations ;
Messieurs les imams ;
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
2025 s’éloigne, avec ses ombres et ses lumières.
En ce lieu de prière, de mémoire et de transmission, où l’architecture elle-même invite au recueillement, à l’élévation et à la paix intérieure, nous pensons d’abord à celles et à ceux que la violence a frappés.
La douleur a porté un nom : Aboubakar.
Par un matin d’avril, dans une petite ville des Cévennes, un homme s’est incliné devant Dieu, simplement, paisiblement, dans l’exercice le plus intime de sa liberté de conscience : 56 coups de couteau l’ont abattu.
Il s’appelait Aboubakar Cissé.
Il s’appelait aussi Hichem Meraoui.
Ils ont été tués par un mal qui ne relève ni du hasard, ni de l’opinion, ni du débat.
Ils ont été victimes d’une haine dirigée contre des femmes et des hommes en raison de leur foi réelle ou supposée.
Nous l’appelions islamophobie : j’ai proposé de l’appeler musulmanophobie.
Il ne suffit pas de nommer cette réalité : notre société doit avoir le courage de la regarder en face. Quand nos concitoyens sont exposés à la discrimination, c’est l’égalité républicaine elle-même qui est fragilisée.
Avec exigence, la Grande Mosquée de Paris n’est pas restée silencieuse.
Elle a publié un premier Observatoire des discriminations envers les musulmans de France en septembre 2025. Ce travail rigoureux a permis de donner une visibilité à des vérités que l’on refuse de dire.
L’égalité ne se proclame pas seulement, elle se protège et se fait vivre.
Les musulmans de France répondent à ces épreuves avec dignité. Ils choisissent l’engagement, la participation, la fidélité aux lois de la République.
La Grande Mosquée de Paris leur prêtera sa voix et, en toute circonstance, défendra l’homme diminué, insulté, meurtri parce que chrétien, parce que juif, parce que musulman, ou en raison de toute autre appartenance. Car toute atteinte à l’un est une blessure faite à tous.
Pour cette raison, elle sera encore la cible d’une entreprise médiatique qui grandit de jour en jour, et aveugle notre capacité à faire société.
En 2026, la Grande Mosquée de Paris renforcera son Observatoire des discriminations et le dotera d’une capacité à faire valoir les droits de chacun.
Lorsque certains discours en viennent à banaliser l’exclusion ou à convoquer des mots indignes de notre passé, les valeurs humanistes de la France sont trahies. Ces derniers jours encore, un chroniqueur parlait d’organiser des « rafles contre les étrangers ».
À quel moment avons-nous perdu l’héritage de nos ancêtres qui écrivirent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ? En quel endroit notre conscience collective s’est-elle assoupie ?
Nous appelons au sursaut moral : la République ne peut pas se complaire avec ceux qui veulent diviser et déshumaniser l’avenir.
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Au-delà de nos frontières, le monde semble se recomposer sans foi ni loi.
Des vies innocentes sont fauchées : nous confions leurs âmes à la miséricorde de Dieu.
Quand la violence décide, l’humanité recule.
La paix n’est pas une faiblesse. Elle est un courage. Elle est une responsabilité.
Dans leur domaine, dans le respect de la laïcité, les religions ont le devoir de rappeler la valeur sacrée de chaque vie humaine.
Les musulmans ne peuvent pas être absents face aux grands défis de notre temps : la précarité, la solitude, les crises humanitaires, la crise écologique. La protection de la Création, le souci des plus vulnérables, la solidarité ne sont pas des thèmes abstraits. Ils sont au cœur de notre éthique spirituelle. Ils nous rappellent que la foi authentique ne se limite pas aux paroles. Elle se traduit par des actes, par un engagement réel au service du bien commun.
C’est cet engagement qui habite mon action en faveur d’un horizon fraternel entre la France et l’Algérie, malgré les tensions traversées. Car la Méditerranée n’est pas seulement une frontière. Elle est une mémoire, une histoire, un lien, un destin partagé. Elle a façonné notre culture, nos échanges, et elle a aussi façonné la Grande Mosquée de Paris, ce foyer de tous les musulmans de France, cette institution qui, avec ses singularités françaises et européennes, parle au monde entier.
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En 2025, la Grande Mosquée de Paris a veillé, dénoncé, défendu, protégé.
Elle a aussi construit. Elle s’est emparée de sujets de société.
Elle a contribué aux 120 ans de la loi de 1905, rappelant que la laïcité est un principe de liberté et d’égalité des cultes.
Elle a organisé un colloque pour sensibiliser au danger de la drogue et de ses trafics.
Elle a participé au débat sur la fin de vie, et publiera prochainement un guide à destination des familles et des professionnels de santé, élaboré par le Comité d’éthique et médical de la Grande Mosquée de Paris, que j’ai créé en septembre dernier.
En 2025, nous avons donné un nouvel élan et un nouvel écrin à notre formation des imams et des aumôniers : l’École nationale Ibn Badis, à Vitry-sur-Seine.
Former les imams en France, ce n’est pas seulement transmettre un savoir religieux. C’est construire une relation entre la foi et la République. C’est donner aux responsables religieux les outils pour éclairer les esprits, apaiser les tensions et prévenir les dérives.Un imam bien formé est un rempart contre l’ignorance, un guide pour la jeunesse, un acteur de la cohésion nationale.
À cette exigence s’est ajoutée, le 9 janvier 2025, une initiative à forte portée spirituelle et civique.
Ce jour-là, j’ai demandé à l’ensemble des imams de la Grande Mosquée de Paris d’élever, dans leurs invocations, chaque vendredi, une prière pour la République. Une prière pour que la France demeure fidèle à ses principes. Une prière pour que Dieu protège la France et le peuple français. Elle formule l’attachement profond à notre pays. Elle traduit une conviction simple : aimer la France, la respecter, la servir, peut aussi s’exprimer dans la prière, dans l’attachement aux institutions, dans le souci de la paix civile et de l’unité nationale.
En 2026, nous poursuivrons ce chemin fraternel.
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Chers amis,
Le 15 juillet 1926, la capitale était encore habillée de drapeaux tricolores et d’une humeur de fête nationale, lorsque le président Gaston Doumergue et le premier recteur, Si Kaddour Benghabrit, franchirent les portes par lesquelles vous êtes entrés ce soir.
Il y a cent ans, la République française inaugurait la Mosquée de Paris.
Ce geste était habité par la Grande Guerre.
Avec la solennité des pierres et la noblesse des actes, il exprimait une reconnaissance : celle de la Nation pour les centaines de milliers de soldats musulmans venus défendre la France.
À Verdun, dans la Somme, dans l’Argonne et ailleurs, ils ont combattu sur une terre qui n’était pas la leur, mais qui devint pour eux une terre d’engagement.
La Grande Mosquée de Paris est née d’un serment tacite : celui de ne pas oublier.
En entrant aujourd’hui dans l’année de notre centenaire, nous n’imaginons pas une simple commémoration. Nous voulons produire un temps mémoriel qui inspire le présent : un temps long, profond, à la mesure d’un siècle de fidélité silencieuse.
Cet édifice grave une histoire commune : il relie l’histoire de France et l’histoire de ses enfants musulmans. Il n’est pas un décor de cette histoire : il en est un chapitre.
Il a traversé les tempêtes du XXe siècle, sans jamais renoncer à sa mission première : inscrire l’islam dans l’espace français. Durant les heures sombres de l’Occupation, lorsque la France était blessée, lorsque certains collaboraient à l’Holocauste, la Grande Mosquée de Paris fut un refuge. Elle protégea des juifs persécutés et prouva que la foi ne sépare pas les âmes mais les unit dans le courage.
L’islam se tient toujours du côté de la vie et de la justice.
Depuis lors, la Grande Mosquée de Paris n’a cessé de tendre les mains et de croiser les regards.
Elle a parlé à toutes les traditions. Elle a montré que la diversité religieuse de la France n’est pas une fracture, mais une richesse.
Je souhaite que l’année 2026 célèbre et renouvelle ce dialogue entre les cultes, dont la Grande Mosquée de Paris fut pionnière. Que de nouvelles rencontres, de nouvelles initiatives, de nouveaux ponts soient bâtis au service de la fraternité humaine.
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La Grande Mosquée de Paris appartient au patrimoine commun de la Nation.
Elle enseigne que l’on peut être pleinement musulman et pleinement français, que la foi n’est pas un retrait du monde, mais une manière d’y être présent avec responsabilité, que la citoyenneté n’efface pas les croyances, mais leur offre un cadre de liberté, de respect et de concorde.
Elle enseigne que l’islam ne se pense pas contre la République, mais avec elle.
Depuis près de trois ans, un travail majeur est conduit sur l’adaptation du discours religieux musulman aux sociétés occidentales. Ses résultats seront publiés en février 2026. Ce travail vise à aider les croyants à mieux vivre leur foi dans une société plurielle, dans le respect du droit, de la raison et de l’altérité. Il ne s’agit ni d’un texte dogmatique ni d’un manifeste, mais d’un outil de pensée et de propositions pratiques, rigoureux, riche, assumé. Adapter ne signifie pas renoncer aux fondements et aux rites de notre religion. Adapter, c’est traduire dans le langage contemporain.
Ce travail, nourri par cent ans d’expérience, donnera à réfléchir pour les décennies à venir.
Un siècle d’histoire n’est pas un aboutissement.
C’est un appel à poursuivre, à approfondir, à transmettre.
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Mesdames, Messieurs,
La France change.
Elle est traversée par des tensions et des doutes.
Mais elle demeure une grande Nation, capable de se rassembler autour de ses valeurs.
En ce moment de bascule, nous voulons parler à tous les Français et leur dire : nous ne sommes pas une menace.
L’unité n’est pas l’uniformité. Elle est l’harmonie dans la diversité.
À l’aube de notre centenaire, la Grande Mosquée de Paris rend hommage à tous ceux, connus ou inconnus, qui ont construit l’Hexagone.
Elle continuera d’inscrire les citoyens musulmans dans le récit national.
Elle continuera d’être une maison de paix, de prière, de dialogue et de générosité.
Elle continuera d’être cette voix tranquille qui dit, au cœur de notre pays : les musulmans font partie de l’histoire de France, ils font partie de son présent, ils font partie de son avenir.
En ce début d’année, je forme pour vous, pour vos familles, pour notre pays, des vœux sincères.
Que l’année 2026 soit une année de paix.
Une année de protection.
Une année de justice.
Une année de fraternité.
Que Dieu bénisse la France.
Que Dieu protège le peuple français.
Que Dieu guide nos pas sur les chemins de la sagesse, de la paix et de l’unité.
Je vous remercie.




































































































































