Récits célestes (n°72) - Lorsque l’accueil des plus vulnérables devient la mesure de la civilisation
- Guillaume Sauloup
- il y a 4 heures
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Les civilisations ne se sont jamais mesurées, dans l’histoire humaine, à la hauteur de leurs murailles ni à l’abondance de l’or accumulé dans leurs coffres, tout cela est éphémère, quelle qu’en soit la durée. Elles se mesurent plutôt à ce qu’elles ont su faire face à la fragilité humaine : à la manière dont elles ont accueilli le faible, protégé l’orphelin, et transformé la perte, du statut de malheur, à une responsabilité assumée, d’un fardeau social en une valeur morale. En ce sens, l’accueil n’est pas un simple détail éthique, mais un véritable critère de civilisation ; et la compassion n’est pas un ornement du discours, mais une structure profonde de l’édifice social.
Et lorsque l’on ouvre le récit coranique, on n’y trouve pas seulement la chronique de la puissance, mais une histoire parallèle de la délicatesse. Le vulnérable y occupe le cœur du récit, non sa marge ; l’orphelin n’y est pas une exception sociale, mais un signe révélateur de la sincérité de la foi et de la justice de l’ordre collectif. « Quant à l’orphelin, ne le maltraite pas » : ce n’est pas une exhortation sentimentale, mais une règle fondatrice qui organise le rapport d’une société vis à vis d’elle-même, et qui redéfinit la notion de force, non plus comme capacité de domination, mais comme aptitude à accueillir.
Et ce n’est pas un hasard si le message final s’est édifié sur l’expérience de l’orphelinat. Le prophète Mohamed ﷺ a grandi orphelin, il a connu la perte avant de connaître la mission, et il a été élevé dans la protection, avant d’être chargé de la Révélation. Ce n’était pas un détail biographique, mais un fondement profond du sens même de la civilisation appelée à naître. Celui qui a goûté à la perte, et qui, dans sa fragilité a été entouré avec bienveillance, ne construit pas son œuvre sur l’exclusion. Ainsi, l’accueil fut la première langue humaine qu’il apprit, avant même d’être prophète pour une communauté nouvelle.
Et le Coran évoque cette expérience non pas comme un souvenir personnel, mais comme un fondement civilisationnel : « Ne t’a-t-Il pas trouvé orphelin et accordé refuge ? » La gratitude exprimée ici ne renvoie pas à un événement révolu, mais à ce qui doit en découler. L’accueil cesse alors d’être un geste individuel pour devenir une valeur fondatrice, qui passe de la biographie à la législation, de l’émotion au système. L’orphelin devient ainsi un critère éthique : c’est à la place qui lui est accordée que se mesure le degré d’élévation d’une société.
Ce fil se prolonge dans l’ensemble du récit coranique. Moussa (Moïse), que la paix soit sur lui, naît en un temps de meurtre et d’exclusion ; il est jeté au fleuve, mais la sollicitude précède la violence, et il est accueilli au cœur même du palais qui voulait sa perte. Maryam (Marie), que la paix soit sur elle, affronte la fragilité de l’isolement, et cette fois, l’abri est d’ordre spirituel : une parole qui soutient l’âme avant même de protéger le corps. Quant aux Gens de la Caverne, lorsque la terre se rétrécit autour d’eux, ils ne cherchent pas le pouvoir, mais un refuge où préserver le sens, au moment où la réalité ne peut plus le porter. Dans tous ces récits, l’accueil n’est jamais une faiblesse, mais une condition de survie.
Et dans la Sunna prophétique, ce sens devient une pratique quotidienne, non un idéal abstrait. Le Prophète ﷺ fait de la prise en charge de l’orphelin un chemin vers le Paradis, non comme une aumône passagère, mais comme l’affirmation explicite que la proximité d’Allah se mesure à la proximité des plus faibles. La première communauté ne s’est pas construite sur l’exclusion de la fragilité, mais sur son intégration. L’orphelin n’était pas en marge du groupe, mais en son cœur ; le pauvre n’était pas un fardeau, mais un partenaire à part entière du nouveau pacte social.
C’est ainsi que se sont dessinés les contours d’une civilisation humaine sans équivalent. Une civilisation qui n’a pas fait de la force le critère de la supériorité, mais de la capacité d’accueil. Elle n’a pas défini l’urbanité par ce qui s’érige, mais par ce qui est préservé. Et lorsque l’on contemple la première cité, on n’y voit pas de palais imposants, mais une société qui a redéfini la dignité : le faible y est en sécurité, l’orphelin visible, et le démuni porteur d’un droit, et non pas objet de pitié.
À la lumière de cette signification, la question se renouvelle dans notre monde contemporain, même si ses formes ont changé : que faisons-nous de la fragilité humaine ? Comment traitons-nous l’orphelin d’aujourd’hui, l’enfant sans abri, le réfugié arraché à son monde, le vieillard relégué aux marges des villes ? Une civilisation incapable d’offrir refuge, quelle que soit l’ampleur de son progrès technique, demeure une civilisation inachevée dans son âme. Car le véritable critère de sa maturité ne se mesure pas à ce qu’elle possède, mais à ce qu’elle est capable d’accueillir.
Ainsi, le récit, qu’il soit coranique ou prophétique, révèle une vérité civilisationnelle profonde : l’accueil n’est pas un acte de charité condescendante, mais une reconnaissance réciproque de l’humanité partagée. La civilisation ne naît pas des palais, mais des maisons ouvertes ; elle ne se mesure pas à la force qu’elle déploie, mais à l’ampleur de la miséricorde qu’elle sait offrir. Et dans un monde où l’arrachement et l’exil ne cessent de s’étendre, cette leçon ancienne retrouve toute son actualité : la véritable civilisation est celle qui fait de la fragilité une part de sa conscience, non un fardeau relégué à ses marges, et qui voit dans l’accueil de l’orphelin et du vulnérable, le commencement d’un destin collectif, non la simple fin d’un élan de compassion.
*Article paru dans le n°95 de notre magazine Iqra.
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