À la découverte des mosquées du monde (n°87) - La Mosquée de l’Empereur
- Guillaume Sauloup
- il y a 2 heures
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Par Noa Ory
À Sarajevo, là où la rivière Miljacka glisse comme une phrase ancienne entre les collines, se dresse une mosquée dont la présence excède la simple architecture. Mosquée de l’Empereur (Careva Džamija) n’est pas seulement un édifice : elle est une invocation bâtie, une sourate de pierre offerte au temps.
Élevée en 1457, à peine quelques années après l’entrée de l’islam ottoman en Bosnie, elle fut la première mosquée de Sarajevo, fondatrice silencieuse d’une ville appelée à devenir carrefour de mondes. Construite sous le règne de Mehmed II, surnommé el-Fātiḥ, elle fut offerte au sultan par le gouverneur visionnaire Isa-beg Ishaković, celui-là même qui traça les premières lignes urbaines de la capitale bosnienne.
Les chroniqueurs musulmans diraient que la mosquée précéda la ville, comme le mihrab précède la prière : autour d’elle se sont agglutinées les premières habitations, les hammams, les ponts, puis le bazar de Baščaršija, cœur commerçant et battement économique de Sarajevo naissante.
Une architecture de sobriété impériale
La Mosquée de l’Empereur s’inscrit dans le grand langage de l’architecture ottomane classique : une vaste coupole unique, la plus grande de Bosnie-Herzégovine, posée comme un ciel intérieur au-dessus des fidèles. Rien d’ostentatoire ici : la beauté est dans la proportion, la respiration de l’espace, la lumière qui filtre par les fenêtres ornées de décors délicats.


À l’origine, l’édifice était modeste, bâti en bois, avec un minaret également de bois, humble prière dressée vers le ciel. Mais le feu et les guerres n’épargnent pas ce que les hommes aiment. Incendiée en 1480 lors des troubles régionaux, la mosquée renaît sous une forme monumentale en 1566, grâce au soutien du sultan Suleiman the Magnificent, sous la supervision de l’école de Mimar Sinan.
Le minaret octogonal, l’un des plus élégants du pays, s’élance avec retenue, comme une parole mesurée. À l’intérieur, le mihrab, finement sculpté, rappelle que dans l’esthétique islamique, la direction importe plus que la domination.
Sarajevo, ville de mosquées et de mémoire
La Mosquée de l’Empereur n’est pas seule à porter la mémoire ottomane. Un siècle plus tard, un autre joyau s’impose dans le paysage spirituel : Mosquée Gazi Husrev Bey, édifiée dans les années 1530 par l’architecte Acem Ali à la demande du grand Waqif Gazi Husrev Bey.
Si la Mosquée de l’Empereur est l’acte fondateur, celle de Gazi Husrev Bey en est l’accomplissement urbain. Elle transforma Sarajevo en capitale religieuse, administrative et éducative, reliant l’Orient ottoman à l’Europe centrale. Son dôme élégant, ses calligraphies harmonieuses et ses traditions toujours vivantes, appel à la prière récité de vive voix, lecture quotidienne complète du Coran, font d’elle un sanctuaire hors du temps.

Pendant le mois de Ramadhan, la mosquée devient le cœur battant de la ville : lectures diurnes, prières de Tarawih nocturnes, et une ferveur qui semble dilater l’espace.
La mosquée, gardienne des vivants et des morts
Autour de la Mosquée de l’Empereur, les cimetières murmurent l’histoire : ministres, savants, muftis, imams reposent à l’ombre de ses murs. De l’autre côté de la rivière, la tradition situe la tombe d’Isa-beg Ishaković lui-même, comme si le fondateur veillait encore sur son œuvre.
Les guerres modernes n’ont pas épargné l’édifice : dommages durant la Seconde Guerre mondiale, puis blessures profondes lors des conflits des années 1990. Pourtant, la mosquée demeure, réparée, restaurée, parfois encore en attente, mais jamais réduite au silence.
Un ancien imam disait d’elle : « Cette mosquée nous protège aussi. » Dans la théologie musulmane, les lieux façonnés par le waqf et la sincérité ne meurent jamais tout à fait. Ils deviennent des témoins, des intercesseurs muets entre les générations.

Sarajevo est parfois appelée la Jérusalem de l’Europe. Si ce titre tient, la Mosquée de l’Empereur en est l’une des preuves les plus anciennes. Elle rappelle que l’islam de Bosnie n’est ni importé ni périphérique, mais enraciné, lettré, hanafite, et profondément européen.
Ici, la pierre prie encore. Et chaque coupole raconte que la foi, lorsqu’elle épouse la mesure et la beauté, devient civilisation.

*article paru dans le n°95 de notre magazine Iqra.
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