Lumière sur... (n°14) - Plusieurs voies, un seul Dieu

Par Hanane Saïdi
Si Dieu est vraiment l’Unique, s’il n’est rien qui subsiste hors de Lui, alors tout ce qui, sur cette terre, se tourne vers Lui n’est que le reflet d’une seule Lumière dans la diversité des miroirs.
Et cette Lumière porte des noms. La tradition en dénombre quatre-vingt-dix-neuf, al-asma’al-husna, les plus beaux noms, tout en sachant qu’ils n’épuisent pas l’Essence. Celui que saisit la douceur d’al-Rahmân, le Tout-Miséricordieux, ne gravit pas le même versant que celui que foudroie la majesté d’al-Jalîl. L’un vient par l’amour, l’autre par la crainte, un troisième par la beauté, al-Jamal, un quatrième par la connaissance. Une seule Essence, une infinité de visages offerts : voilà pourquoi les chemins se multiplient. « Les voies qui mènent à Dieu sont aussi nombreuses que les souffles des créatures », dit une formule que la tradition soufie se transmet de siècle en siècle.
Le Coran présente cette diversité comme une volonté qu’il faudrait comprendre. « À chacun de vous Nous avons assigné une voie et un chemin. Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté ; mais Il a voulu vous éprouver dans ce qu’Il vous a donné : rivalisez donc dans les bonnes œuvres » (al-Ma’ida).
Ailleurs, le Livre en fait une invitation : Dieu a réparti les hommes en peuples et en tribus « afin qu’ils se connaissent les uns les autres » (al-Hujurat).
Ailleurs encore, il en tire une règle : « Nulle contrainte en religion » (al-Baqara), et cette interrogation lancée à quiconque voudrait forcer les consciences : « Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants ? » (Yûnus). Qui prétend réduire les voies à une seule, par le fer ou par l’anathème, ne défend pas l’unicité de Dieu : il se substitue à Sa volonté.
Les grands spirituels de l’islam ont fait de cette intuition l’axe même de leur enseignement. Mais nul n’est allé plus loin qu’Ibn Arabî, que la postérité nomma le plus grand des maîtres. Andalou de Murcie, il écrivit dans L’Interprète des désirs des vers que l’islam n’a jamais reniés : « Mon cœur est devenu capable de toutes les formes. Il est un pâturage pour les gazelles et un cloître pour les moines, un temple pour les idoles et la Kaaba du pèlerin, les Tables de la Torah et le Livre du Coran. Je professe la religion de l’Amour ; où que se dirigent ses montures, l’Amour demeure ma religion et ma foi. »On aurait tort d’y lire un relativisme paresseux. Ibn Arabî ne dit pas que toutes les croyances se valent ; il dit que chaque croyant adore le Dieu de sa croyance, et que le Réel, al-Haqq, déborde à l’infini toutes les représentations qu’on s’en fait, tout en se laissant pressentir dans chacune. Élargir son cœur jusqu’à reconnaître le passage de la Lumière chez l’autre, ce n’est pas renoncer à la vérité : c’est en deviner l’immensité. L’imaginaire soufi a donné à cette quête ses plus belles allégories.
Dans Le Cantique des oiseaux, Farîd al-Dîn Attâr conte le voyage de trente oiseaux partis chercher leur roi, le Simorgh. Après avoir franchi sept vallées et perdu en chemin la plupart des leurs, les survivants parviennent au terme et n’y trouvent d’abord aucun souverain : ils se découvrent eux-mêmes, sî morgh, « trente oiseaux » en persan, qui sont le Simorgh. Le chercheur et le Cherché ne faisaient qu’un.
Al-Hallaj, lui, paya de sa vie d’avoir dit tout haut le secret de cette union. Lorsqu’il s’écria anâ l-Haqq, « je suis le Vrai », ses juges y virent un blasphème ; ses frères de voie, la parole d’un homme en qui le moi s’était si parfaitement effacé que Dieu seul parlait encore. On peut discuter son procès, où la politique pesa autant que la doctrine. On ne peut pas ne pas entendre ce qu’il révèle du prix de la route. Cette vision n’est pas demeurée dans les livres : elle a formé des hommes, et l’un d’eux porte un nom que l’Algérie et la France connaissent bien.
L’émir Abd el-Kader fut d’abord le chef d’une résistance qui tint tête à la conquête coloniale quinze années durant. Il fut aussi, jusqu’à son dernier jour, un disciple d’Ibn
Arabî. Vaincu puis exilé, il s’établit à Damas, y enseigna Les Ouvertures de La Mecque du maître andalou et com-posa son propre Livre Kitâb al-Mawâqif, l’un des sommets de la spiritualité akbarienne.
En juillet 1860, quand la ville s’embrasa et que la foule se rua sur les chrétiens, ce fut lui, le combattant de l’islam, qui les arracha au massacre : il ouvrit sa demeure, arma ses hommes, sauva plusieurs milliers d’innocents d’une autre confession que la sienne. Interrogé sur son geste, il n’invoqua pas la tolérance, au sens tiède où nous l’entendons aujourd’hui ; il parla de fidélité à Dieu. Protéger ce-lui qui prie autrement n’était pas, pour lui, trahir sa foi : c’était l’accomplir. L’homme qui avait le mieux compris que les chemins sont nombreux fut celui qui couvrit de son corps ceux qui marchaient sur un autre. Il avait mené le combat des armes ; il savait qu’un autre l’attendait, plus rude, que les mystiques nomment le grand jihad, celui que l’on livre à soi-même.
Un propos que la tradition prête au Prophète le montre revenant d’une bataille : « nous voici de retour du petit combat vers le grand combat », l’effort contre l’âme. Les savants du hadith en discutent l’authenticité ; les soufis, eux, y ont lu tout leur programme.
Car c’est là, dans le for intérieur, que les voies se multiplient à l’infini : autant d’âmes, autant de sentiers vers le même Seigneur. Les fleuves ne se ressemblent pas, ne coulent pas dans le même lit, n’ont ni la même source ni la même longueur. La mer, elle, est une, et c’est vers elle que tous descendent. Si les chemins sont innombrables et le Bien-Aimé unique, alors le voyageur ne doit pas au voyageur venu d’ailleurs le soupçon ni le glaive, mais le salam, la paix de celui qui a compris qu’ils cherchent, sous des noms différents, le même Visage.
*Article paru ans le n°121 de notre magazine Iqra.




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