Penser (n°13) - L’école et l’art de faire naître les questions

Par Ahmed Moussa
Le moment est-il venu de repenser l’examen, non pas dans sa forme, le nombre de ses questions ou la répartition de ses points, mais dans le principe même sur lequel il repose ? Pouvons-nous passer d’un examen qui demande à l’élève : « Quelle est la réponse ? » à un examen plus audacieux, qui lui demande : « Quelle est la question qu’il faudrait poser ? »
Depuis notre entrée à l’école, nous avons pris l’habitude que la question vienne de l’enseignant, du manuel ou du programme, et que notre tâche consiste à trouver la réponse attendue par celui qui l’a formulée. A tel point que, bien souvent, réussir en est venu à signifier connaître la bonne réponse, plutôt que découvrir la question qui n’a pas encore été posée.
Et peut-être le problème commence-t-il au moment où la question est devenue un privilège réservé à l’enseignant, tandis que l’élève n’en était plus que le simple destinataire ; au moment aussi où le respect dû au maître s’est confondu avec une forme de sacralisation, au point que la question de l’élève a parfois été perçue comme une gêne, une contestation ou une remise en cause de l’autorité du professeur. Mais qui a dit que respecter un enseignant signifiait ne pas l’interroger ? Et qui a dit que sa stature s’effondrait dès lors qu’il reconnaissait : « Je ne sais pas » ?
Peut-être, au contraire, l’un des plus beaux moments de la vie d’un enseignant est-il celui où il peut dire à son élève : « Je ne sais pas, cherchons ensemble. » Car, à cet instant, il cesse d’être le gardien de la vérité pour devenir le compagnon de sa découverte.
Nous sommes entrés à l’école comme si nous pénétrions dans une fabrique de réponses : nous mémorisons des connaissances, puis nous les restituons sur une copie d’examen. Pourtant, la vie qui nous attend au-dehors ne nous propose ni questions à choix multiple ni corrigé type. Elle nous place devant des situations incertaines et complexes, puis nous demande simplement : « Que vas-tu faire ? » Peut-être devons-nous aller plus loin encore et nous demander : pourquoi l’école ne nous apprend-elle pas à faire naître la question à partir de la réponse elle-même ? Pourquoi ne nous donnerait-elle pas parfois un fait, une idée ou une conclusion, avant de nous dire : « Voici la réponse, quelle question aurait pu nous y conduire ? »
Ainsi, au lieu d’être simplement à la recherche d’une réponse à une question formulée par quelqu’un d’autre, l’élève deviendrait partenaire dans la découverte de la question elle-même. Il apprendrait que toute réponse peut être le point de départ d’une nouvelle interrogation, et que la connaissance n’est pas un chemin qui s’achève en un point précis, mais un mouvement incessant entre la question, la réponse, puis, de nouveau, la question. Mais la question la plus dérangeante est peut-être celle-ci : les questions que nous posons sont-elles véritablement les nôtres ?
Dès l’enfance, nous héritons de questions, d’idées et de valeurs avant même d’avoir appris à les choisir. Il se peut ainsi que nous passions une grande partie de notre vie à chercher des réponses à des questions que nous n’avons jamais réellement faites nôtres. C’est pourquoi la véritable liberté commence peut-être au moment où nous trouvons le courage de dire : « Peut-être que ce n’est pas ma question. » Alors seulement pouvons-nous revenir au commencement et apprendre à interroger de nouveau.
Nous n’avons pas besoin d’une école qui remplisse les esprits d’informations pour leur demander ensuite de retenir le monde tel qu’il est. Nous avons besoin d’une école qui laisse une place à l’étonnement, au doute, à la divergence et à l’incertitude, une école où l’enfant n’ait pas peur de demander : « Pourquoi ? », où il n’apprenne pas que contester est un manque de respect, et où l’enseignant ne soit pas considéré comme un être infaillible, mais comme une personne riche de savoir et d’expérience, capable aussi d’apprendre aux côtés de ses élèves.
L’école qui forme un employé capable de donner les bonnes réponses peut sans doute former un bon professionnel. Mais l’école qui apprend à l’être humain à poser des questions peut lui offrir quelque chose de plus précieux encore : la capacité d’affronter un monde dont les problèmes ne se présentent pas toujours sous une forme claire, de reformuler la question lorsque les circonstances changent, et de ne pas devenir prisonnier de la première réponse venue ni de la première autorité rencontrée.
Et peut-être que ce que l’être humain peut emporter de plus précieux de l’école n’est pas une réponse qu’il mémorisera avant de l’oublier, mais une question profonde qui l’accompagnera tout au long de sa vie, une question qui ne se présente pas toujours pour recevoir une réponse, mais parfois simplement pour nous transformer.
*Article paru ans le n°121 de notre magazine Iqra.




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