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Penser (n°15) - L’héritage de l’humanité et la responsabilité de préserver la civilisation

il y a 6 heures
5 min de lecture


Par Ahmed Moussa

Un jour, alors que je me tenais devant l’un des monuments emblématiques de Paris, je fus saisi par sa beauté, fasciné par la perfection de ses pierres et l’harmonie de ses lignes. Contemplant cet édifice, je me disais : « Quel génie que celui de l’homme français ! »  C’est alors que mon père m’appela. Tandis que je lui faisais part de mon émerveillement devant ce monument, il me confia calmement : « Moi aussi, j’ai participé aux Trente Glorieuses en France. »  Il faisait allusion à ces années de reconstruction et de prospérité qui suivirent la guerre.


Je demeurai un instant silencieux. Soudain, je ne regardais plus ce monument de la même manière. Je venais de prendre conscience que mon père, venu s’établir sur une terre qui n’était pas celle de sa naissance, avait lui aussi apporté sa pierre à l’édifice d’une civilisation que je contemplais avec admiration. Cet homme, que je n’avais jusque-là considéré que comme mon père, avait été, à un moment de sa vie, l’une de ces mains qui avaient contribué à bâtir une œuvre destinée à traverser le temps et à servir des générations d’hommes et de femmes qu’il ne connaîtrait jamais et qui, peut-être, ne sauraient jamais rien de lui.


Depuis cet instant, ma conception de la civilisation a profondément changé. Jusqu’alors, je la considérais davantage à travers les frontières dont nous avions hérité qu’à travers l’être humain qui l’avait façonnée. Je me disais : ceci nous appartient, cela leur appartient ; cette civilisation est celle de telle religion, cette autre celle d’un peuple différent ; cet édifice appartient à ceux qui l’ont érigé, ce livre à la nation qui l’a vu naître. Comme si la civilisation pouvait se partager à l’image des territoires, comme si l’être humain ne pouvait tirer profit que des œuvres de ceux qui lui ressemblent par la religion, la langue ou les origines.


Puis mon père, sans avoir nullement l’intention de me donner une leçon de philosophie, me plaça devant une question à la fois plus simple et plus profonde : si un homme venu en France, dont personne ne connaissait la religion, la patrie ni l’origine, avait contribué de ses propres mains à sa reconstruction, ce qu’il avait bâti en devenait-il moins français parce qu’il n’était pas né Français ? Ou moins universel parce que son bâtisseur ne nous ressemblait pas en tout point ?


C’est alors que ma réflexion commença à dépasser la pierre pour se porter sur l’être humain lui-même : pourquoi nous obstinons-nous à définir les êtres humains à travers ce qu’ils n’ont pas choisi ?


En effet, l’être humain vient au monde dans une patrie avant même de savoir ce que signifie ce mot. Il se voit attribuer une nationalité avant d’en comprendre le sens, et naît au sein d’une religion ou d’un environnement religieux avant même de pouvoir en saisir la portée. Puis, à mesure qu’il grandit, il découvre que ces appartenances, qui ont précédé l’éveil de sa conscience, sont devenues autant d’éléments par lesquels les autres le définissent. Elles peuvent même, parfois, servir de critères pour le juger, comme si l’être humain devait répondre de choix qui ont été faits avant même qu’il ne soit en mesure de choisir.


C’est pourquoi il m’est arrivé de souhaiter, si cela avait été possible, que la patrie ne devienne pas une fatalité qui précède l’être humain et détermine le jugement porté sur lui avant même qu’on ait appris à le connaître. Car, à sa naissance, l’homme ne choisit ni la carte géographique sur laquelle il fera ses premiers pas, ni la langue qu’il entendra pour la première fois, ni la famille qui l’accueillera, ni le nom par lequel on l’appellera, ni l’histoire dont on lui demandera de porter l’héritage. Et pourtant, il peut passer sa vie entière à défendre des appartenances qu’il n’a pas choisies, ou à juger les autres au nom d’appartenances qu’eux, aussi, n’ont pas davantage choisies.


La civilisation ne saurait donc être considérée comme la propriété exclusive d’une religion, d’un peuple ou d’une nation. A mes yeux, il n’existe pas de civilisation islamique, romaine ou chinoise en tant qu’entités distinctes et exclusives : il n’existe qu’une civilisation humaine, œuvre collective de l’humanité tout entière.


Plus nous contemplons son histoire, plus elle nous apparaît comme un héritage qui se transmet de main en main, sans jamais demeurer la propriété d’un seul peuple. La civilisation, c’est une idée qui germe en un lieu avant de se répandre ailleurs : un livre traduit d’une langue à une autre, une science qu’un homme enrichit sans avoir jamais connu celui qui en posa les premiers fondements, un édifice à la construction duquel participent des hommes que ne réunissent ni la même religion ni la même langue. Puis, de génération en génération, chacun recueille l’héritage qui lui est parvenu et y apporte sa propre contribution.


La civilisation est donc un mouvement perpétuel de transmission et de partage. Le Coran ne disait-il pas, il y a plusieurs siècles : « Ainsi faisons-Nous alterner les jours entre les hommes » ? Comme si l’histoire elle-même nous enseignait que ni la puissance, ni le savoir, ni la prospérité des civilisations ne demeurent éternellement entre les mêmes mains. La puissance n’est pas éternelle, pas plus que la faiblesse, la richesse ne dure pas davantage que la pauvreté. Le flambeau de la civilisation n’appartient à personne pour toujours. Aucune nation ne demeure indéfiniment au même rang, et nul ne saurait prétendre : « Cette lumière m’appartient à moi seul. » Car celui qui la porte aujourd’hui l’a reçue hier d’une autre main, et celui qui la portera demain pourra la lui reprendre sans même lui en demander la permission.


C’est en ce sens que la civilisation est un dépôt confié à l’être humain, comme le rappelle ce verset du Coran : « Nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes d’assumer le dépôt de la responsabilité. Ils refusèrent de s’en charger et en éprouvèrent de la crainte, tandis que l’homme s’en chargea. » Car un dépôt n’est pas une chose dont nous sommes propriétaires, mais une responsabilité dont nous sommes dépositaires. Toute la différence entre la propriété et le dépôt réside dans le fait que le propriétaire peut disposer de son bien comme il l’entend, tandis que le dépositaire doit, avant d’agir, se poser cette question : « Que deviendra ce qui m’a été confié lorsqu’il passera entre d’autres mains ? »


C’est pourquoi je vois désormais en mon père bien davantage qu’un homme ayant participé à la construction d’un édifice à Paris. Je vois en lui un maillon de la longue chaîne de l’existence humaine. Car chaque être humain a un père, chaque père a lui-même eu un père, et chaque génération a été précédée d’une autre. Ainsi, dans ce que j'en comprends de plus profond, la notion de succession des générations sur terre (Istikhlaf) ne signifie pas que l’homme est venu en ce monde pour en proclamer sa propriété, mais qu’il y est venu pour en assumer la responsabilité.


Le savoir, la puissance, les richesses, les réalisations humaines, les êtres qui l’entourent, l’environnement et la mémoire collective : tout ce dont il dispose ne saurait être considéré comme une simple ressource destinée à être consommée. Il s’agit d’un dépôt qu’il lui appartient de transmettre à d’autres, de même qu’il l’a lui-même reçu de ceux qui l’ont précédé : un héritage confié à la responsabilité humaine, qui se transmet de main en main.



*Article paru ans le n°122 de notre magazine Iqra.

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