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Résonances abrahamiques (n°1) - "Ils ont des yeux mais ne voient pas"

  • 13 oct. 2025
  • 3 min de lecture

Par Raphaël Georgy

Dans les Évangiles chrétiens, Jésus rend la vue à sept aveugles. Longtemps les commentateurs se sont interrogés sur le sens de ces miracles. Pourtant, loin de s’attarder sur la guérison elle-même, les auteurs en proposent toujours une interprétation symbolique qui touche au cœur de la foi chrétienne. Pour en percer les mystères, il faut remonter à la Bible juive.


Il faut bien le reconnaître : les récits de miracle nous gênent parfois. Ils désemparent le lecteur moderne qui, dans un monde scientifique, ne sait quoi penser de ces histoires, quand elles ne lui donnent pas envie de refermer la Bible pour toujours. “Je ne crois pas grâce aux miracles, je crois malgré les miracles !”, disait Jean-Jacques Rousseau.


Pourtant, ces récits bibliques sont tout sauf de simples démonstrations de puissance dont la dimension spectaculaire devrait emporter l’adhésion du lecteur. Au contraire, les auteurs des évangiles utilisent la guérison de la cécité pour enseigner des vérités fondamentales valables pour tout croyant. Pour le comprendre, il faut remonter au Ier siècle de l’ère chrétienne.


La cécité est alors une affliction redoutable. Elle menait inévitablement à une grande précarité. Les aveugles étaient souvent réduits à la mendicité pour survivre. Pour ne rien arranger, on croyait souvent que les maladies étaient la conséquence d’une faute passée. Les disciples de Jésus l’interrogent : “Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ?” (Évangile selon Jean, ch. 9). C’est d’abord contre cette croyance que Jésus s’élève. “Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui”. Par cette parole, Jésus libère l’infirme du poids de la faute et transforme sa condition en un lieu où l’action salvatrice de Dieu peut se déployer. Sans surprise, le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu miséricordieux. Mais dans le judaïsme du Ier siècle, dans lequel s’inscrit Jésus, les guérisons prennent une autre signification.


La Bible juive, dans ses livres prophétiques, utilise souvent la dialectique de la vue et de la cécité comme une métaphore de la relation entre Dieu et le peuple. Le prophète Esaïe, ne supportant plus l’ampleur des injustices dans ce monde, annonce une ère messianique à venir où la justice sera rétablie par Dieu lui-même : un temps de restauration universelle où “s’ouvriront les yeux des aveugles, et les oreilles des sourds seront débouchées” (Esaïe 35, 5). Lorsque Jésus est présenté comme rendant la vue aux aveugles, ses actes ne sont pas perçus comme des guérisons isolées. Ils sont interprétés par les auteurs des Évangiles comme l’accomplissement des promesses anciennes, inaugurant une ère nouvelle et la venue du “Royaume de Dieu”. 


La Bible juive emploie par ailleurs la cécité comme une métaphore de l’aveuglement spirituel, souvent présenté comme un jugement divin face à la désobéissance du peuple hébreu. Les rabbins cherchent en effet des explications surnaturelles pour tenter d’expliquer la grande fragilité du peuple, sans autre perspective que d’être balloté d’un empire à un autre. Ce contexte permet de comprendre les confrontations entre Jésus et les autorités religieuses de son temps.


Les scribes et les “pharisiens”, qui possèdent la vue physique et la connaissance de la Loi, sont dépeints par les Évangiles comme des aveugles spirituels. Du point de vue chrétien, ils sont incapables de reconnaître les signes des temps et l’œuvre de Dieu en Jésus. Mais ce sont aussi ses propres disciples que Jésus accusera bientôt de cécité.


Après le récit de la multiplication des pains dans l’Évangile de Marc, Jésus reproche vivement à ses disciples leur manque de discernement : “Vous ne comprenez pas ? Vous avez des yeux et vous ne voyez pas ? Vous avez des oreilles et vous n’entendez pas ?” (Marc 8, 17-18). Immédiatement après la guérison, le récit continue avec le disciple Pierre faisant sa célèbre proclamation devant Jésus : “Tu es le Christ”. Ce terme grec signifie “Messie”, c’est-à-dire “celui qui a reçu l’onction”, celui qui a été choisi par Dieu. Le miracle de guérison n’est donc pas un événement anecdotique. Il est le pivot d’une structure littéraire qui raconte le cheminement des disciples dans leur compréhension de qui était Jésus.


Ces récits de guérison ne peuvent donc pas être compris en dehors des débats internes au judaïsme. Ils invitent le lecteur à renouveler son regard sur le monde et sur les personnes qui l’entourent, pour les voir tel que Dieu les voit : avec un regard aimant, attentif aux plus fragiles et miséricordieux. Comme le disait Antoine de Saint-Exupéry : “On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux”.



*Article paru dans le n°80 de notre magazine Iqra.

11 commentaires


Peter Shawn
Peter Shawn
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