Résonances abrahamiques (n°19) - Aux sources du jeûne de Ramadhan
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Par Raphaël Georgy
En 2026, le mois de Ramadhan et le carême chrétien ont commencé le même jour, le 18 février. Pourtant, si la coïncidence entre les deux est extrêmement rare, ces deux phénomènes ont bien une source commune. A y regarder de près, c’est tout un système de résonances qui se déploie de ces deux périodes de spiritualité intense et qui entretiennent un dialogue, à leur tour, avec le judaïsme dans lequel le christianisme prend racines. « Le jeûne vous a été prescrit comme il a été prescrit à ceux qui vous ont précédé », affirme le Coran (2, 183) qui assume cette danse à trois temps.
On trouve d’abord le jeûne dans le judaïsme. La Bible hébraïque affirme que Moïse demeura « quarante jours et quarante nuits, sans manger de pain et sans boire d’eau » (Exode 34, 28). Non par pénitence, mais parce qu’il est nourri d’une autre réalité, spirituelle, à laquelle le croyant est appelé à se rendre entièrement disponible. C’est au terme de ces quarante jours que Moïse reçoit de Dieu les Tables de la Loi. Le prophète Élie, de son côté, effectue un voyage de quarante jours, après avoir été réveillé par un ange qui le sort d’un profond découragement. Ici, les quarante jours sont encore une conversion intérieure. Jésus lui-même, enfin, fut « conduit par l’Esprit (de Dieu) au désert », où il jeûna quarante jours et fût soumis à plusieurs tentations. Trois épreuves auxquelles il résiste. La première est celle du matérialisme. « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu », répond Jésus, citant directement la Bible juive (Deutéronome 8, 3). Ensuite, celle de l’orgueil : Jésus refuse d’accomplir des miracles pour sa propre gloire, renvoyant sans cesse vers Dieu. La troisième tentation est celle de l’idolâtrie du pouvoir. Jésus met en garde : la domination politique ne confère pas le salut. La seule voie spirituelle est celle du service désintéressé.
En pratique, le jeûne prend des formes différentes selon les confessions et ponctuent les périodes de conversion intérieure. La tradition juive demande de jeûner particulièrement pour Yom Kippour, la fête du grand pardon, et pour Tisha Beav, qui commémore des jours sombres de l’histoire du peuple juif. Dans le catholicisme, si l’Église a longtemps demandé de se contenter d’un seul grand repas par jour et de deux repas réduits au minimum, le jeûne strict n’est désormais obligatoire que le Mercredi des Cendres qui ouvre le carême, et le Vendredi saint, qui commémore la mort de Jésus sur la croix selon le récit chrétien, deux jours avant Pâques qui célèbre la victoire de la vie sur la mort. Dans l’islam, le jeûne traditionnel est absolu du lever au coucher du soleil et concerne également toute mauvaise parole, les comportements excessifs et les relations conjugales.
À cette occasion, nous avons réuni quatre témoins pour parler de l’esprit du jeûne dans le judaïsme, le catholicisme, l’islam et le protestantisme.
Dans le judaïsme, « un chemin vers l’essentiel »
« Il existe, dans toutes les traditions, des moments où l’homme accepte de se dépouiller, de suspendre, le temps d’un jour ou d’un mois, ses habitudes et ses appétits. Le jeûne est de ceux-là. Depuis l’enfance, j’ai observé ces instants de retenue : Yom Kippour, bien sûr, mais aussi le jeûne des premiers-nés, le jeûne d’Esther qui précède Pourim, ainsi que les quatre jeûnes liés au souvenir du Temple. Au-delà de ces jeûnes collectifs, ma grand-mère jeûnait souvent, comme le faisaient certaines femmes pieuses les lundis et jeudis. Pour elle, ce n’était pas une contrainte, mais une conversation avec le Ciel. Dans la tradition juive, le jeûne invite à l’examen de soi. Il rappelle que l’homme n’est pas seulement un corps, mais aussi une âme, une conscience, une responsabilité. Le prophète Isaïe l’enseigne avec force : jeûner sans tendre la main à celui qui a faim, sans apaiser les querelles, c’est jeûner en vain. Que ce mois de Ramadhan soit, pour vous et vos proches, un chemin de maîtrise de soi, de fraternité, de partage et de bénédiction. »
Dov Elbilia, administrateur du Consistoire de Paris

Dans le catholicisme, « partager la détresse de l’humanité »
« Quel est le jeûne que Dieu préfère ? C’est la privation de nourriture certes, mais c’est aussi et peut être d’abord le partage de la détresse de l’humanité. Dieu déploie sa puissance pour faire échec à cette détresse, mais pour les chrétiens cette puissance prend d’abord la forme humble de la mort de Jésus : jeûner c’est de façon bien imparfaite partager le jeûne de 40 jours de Jésus, cette acceptation d’un abandon vital qui est préparation à la fête de Pâques. Car l’humilité de cette mort prépare la puissance de la résurrection. Jeûner ne doit donc pas être une mise en scène, ce n’est pas une pratique qui s’affiche. C’est une pratique qui se met en œuvre dans la discrétion, c’est Dieu qui voit tout qui en est le témoin. C’est une pratique individuelle, où dans l’expérience de la privation, nous expérimentons que s’en remettre à Lui nourrit notre cœur, nous fortifie, purifie notre regard : nous donne de partager sa Parole. Bien sûr cette pratique individuelle peut être partagée en communauté dès lors que ce partage s’opère dans la discrétion. Mais le jeûne que Dieu préfère, c’est celui qui ne fait qu’un avec la prière et l’exercice de la charité : sans prière le jeûne n’est qu’une pratique physique sans objet et sans l’exercice de la charité le jeûne n’est pas partage de la détresse de l’humanité. Le Seigneur notre Dieu est l’Unique : l’aumône, la prière et le jeune, c’est l’aimer de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre force. »
Michel de Virville, ancien directeur du Collège des Bernardins, membre de la commission de la Grande Mosquée de Paris sur l’adaptation du discours religieux musulman

Dans l’islam, « se retrouver en Dieu »
« Ramadhan, mois de clarté, de miséricorde et de pardon, où l’âme s’éveille à Dieu et où le cœur se libère de toute illusion. Du point de vue musulman, l’essentiel du Ramadhan réside dans la transformation intérieure qu’il opère chez le croyant. Le jeûne n’est pas une simple abstinence alimentaire, mais une ascèse spirituelle qui engage l’être tout entier. Il est prescrit afin de cultiver la taqwa, cette conscience profonde et respectueuse de la présence divine, comme le rappelle le Coran (2,183). Ramadhan est le mois de la Révélation, lorsque le Coran fut descendu comme guidance pour l’humanité, appelant à la justice, à la compassion et à la fraternité. La prière, la lecture du Livre, l’aumône et le partage des repas deviennent des moyens de purification du cœur et de rapprochement avec autrui. En se privant volontairement, le croyant apprend la maîtrise de soi, la gratitude et la solidarité avec les plus vulnérables. Ramadhan, mois de retour, de lumière et d’élévation, où l’homme se retrouve en Dieu et goûte à la paix de la réconciliation. »
Khaled Larbi, imam à la Grande Mosquée de Paris

Dans le protestantisme, « une forme de sobriété »
« La liberté du chrétien, dans l'esprit des réformateurs Martin Luther et Jean Calvin, c'est une liberté de service. Le carême nous invite à une forme de sobriété, à nous dégager des emprises qui étouffent cette existence. Moins d'addiction, moins de consommation compulsive. Mais le carême, ce n'est pas faire du moins pour du moins, c'est se désencombrer de ce qui est mortifère pour chercher ce qui fait grandir, pour plus, plus d'amour, plus de joie, plus de confiance. Ce temps de carême, s'il n'y a pas de mode d’emploi, s'il n'y a rien de particulier à faire, il y a cependant tout à vivre, tout à inventer pour plus de joie, plus d'amitié, plus d'amour. »
Nathalie Chaumet, pasteure à l’Église protestante unie de l’Étoile
*Article paru dans le n°99 de notre magazine Iqra.
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