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Le billet du Recteur (n°106) - Le printemps des tribus, ou la tentation du mur

  • 29 avr.
  • 6 min de lecture

Le printemps est revenu. Il revient toujours, avec cette insolence douce qui ne demande permission à personne, ni aux préfets, ni aux théologiens, ni aux éditorialistes. Il revient et avec lui l'appel ancien, viscéral, presque animal, de sortir, d'étendre une nappe sur l'herbe encore humide, de déballer des tupperware trop pleins, d'entendre des enfants courir sans but précis dans la lumière oblique d'un après-midi d'avril. Il y a dans le pique-nique quelque chose qui échappe au politique, une grâce simple, un accord tacite avec le monde tel qu'il est, beau et comestible. Les familles se retrouvent. Les cousins qu'on ne voit plus assez, les voisins qu'on croise à peine, les amis qui habitent désormais de l'autre côté du périphérique. On mange ensemble. On rit. Les enfants se sauvent avec les sandwichs des autres. Le monde, un moment, semble réparable. Mais le printemps 2026, en France, a aussi charrié autre chose.


Il a charrié des rassemblements d'une nature différente, non pas seulement celle de la joie partagée, mais parfois celle du tri, de la frontière, du signe adressé aux autres. Quelques jours à peine avant Pâques, au Parc des Expositions du Bourget, la Rencontre Annuelle des Musulmans de France tentait de tenir sa 40e édition, interdite par un arrêté préfectoral du 1er avril, puis rétablie in extremis par le tribunal administratif le jour même de son ouverture. À Caen, le 18 avril, quatre mille convives se retrouvaient autour d'un cochon à la broche sous les auspices du "Canon français", tandis qu'en face, quelques dizaines de contre-manifestants tentaient de tourner le banquet en dérision par un contre-pique-nique.


Dans un autre esprit, on pourrait ajouter : les cérémonies pascales en grande pompe de certaines fraternités traditionalistes, les iftar géants organisés dans des gymnases de Seine-Saint-Denis sous l'œil suspicieux des caméras, les rassemblements de la Saint-Patrick dans les bars irlandais de Paris, les fêtes bretonnes avec leurs binious et leurs drapeaux Gwenn-ha-du, les festivals juifs de Hanouka dans les rues du Marais, les carnavals antillais, les pèlerinages gitans aux Saintes-Maries-de-la-Mer.


Ces événements ne se valent pas moralement ni politiquement. Ils ne disent pas la même chose, ne portent pas les mêmes intentions, ne produisent pas les mêmes effets. Mais ils révèlent, chacun à sa manière, combien notre époque semble obsédée par les frontières symboliques : celles que l'on trace autour de soi, celles que l'on soupçonne chez les autres, celles que l'on voudrait franchir et celles que l'on voudrait fortifier.


En tant que personne publique, je suis régulièrement sommé de me positionner sur ces événements. D'applaudir les uns, de condamner les autres. De peser les drapeaux, de juger les chants, de décider si tel rassemblement est une fierté culturelle légitime ou une enclave inquiétante. Ce n'est pas l'objet de cette tribune. Je refuse ce rôle de douanier des identités, non par lâcheté, mais parce que cette assignation manque précisément ce qui mérite d'être pensé.


La vraie question n'est pas : qui a le droit de se rassembler ?


La vraie question est : pourquoi ce besoin croissant, presque frénétique, de se retrouver entre soi, non seulement pour célébrer, mais pour se distinguer ? Pourquoi ce glissement, parfois imperceptible, du festival au fortin ?


Mohamed Arkoun, ce fils d'épicier algérien devenu l'un des plus grands islamologues du XXe siècle, avait forgé le concept de l'impensé : ce que les sociétés refusent de penser parce que le penser serait trop douloureux, trop déstabilisant pour les certitudes sur lesquelles elles reposent. L'impensé de la France contemporaine, me semble-t-il, c'est que la République n'a jamais vraiment réglé la question de l'appartenance plurielle. Elle a proposé un universel magnifique, "liberté, égalité, fraternité", mais cet universel a souvent fonctionné comme une injonction à l'invisibilité : sois français, c'est-à-dire, cesse d'être autre chose.


Face à cette injonction, les communautés n'ont pas disparu. Elles se sont repliées. Et ce repli peut se lire non comme un choix idéologique premier, mais comme une réponse, une réponse à une humiliation, à une non-reconnaissance, à ce que le philosophe canadien Charles Taylor appelait, dans un registre différent, le déni de reconnaissance. Quand une société refuse de voir qui tu es, tu commences à le crier, d'abord entre toi, puis de plus en plus fort.


Ibn Khaldoun, au XIVe siècle, avait théorisé la ʿasabiyya, ce lien de solidarité tribale, ce sentiment d'appartenance qui soude le groupe et lui donne sa force. Il n'y voyait pas quelque chose d'intrinsèquement mauvais : la ʿasabiyya est le ciment du vivre-ensemble à petite échelle, la texture même du tissu social. Mais il avait aussi observé, avec une lucidité qui n'a pas vieilli, que lorsque la ʿasabiyya se durcit, lorsqu'elle se ferme au reste du monde et cherche à s'imposer par la force ou le mépris, elle cesse d'être un lien pour devenir un mur.


C'est cette bascule que nous risquons aujourd'hui : non pas le rassemblement comme célébration, mais le rassemblement comme démonstration de force, comme signal envoyé aux autres : nous existons, nous tenons le terrain, passez votre chemin.


Dans une lecture contemporaine de Tocqueville, on pourrait dire que les sociétés égalitaires portent en elles un paradoxe cruel : plus les individus sont formellement égaux, plus les inégalités réelles deviennent insupportables, et plus chacun cherche auprès de ses semblables une protection contre cette égalité blessée. L'égalité proclamée, quand elle n'est pas vécue, n'engendre pas mécaniquement la fraternité. Elle peut aussi nourrir le besoin de trouver dans le groupe ce que la société globale ne donne plus : de la dignité, de la lisibilité, une place.


Paul Ricœur distinguait deux formes d'identité : l'idem, ce qui reste identique à soi-même, le même, le fixe, le pur, et l'ipse, ce qui se construit dans la relation à l'autre, dans le récit partagé, dans la promesse tenue malgré le temps qui passe. La tentation contemporaine, celle qui traverse une partie de ces rassemblements du printemps 2026, est précisément la tentation de l'idem : l'identité comme forteresse, le groupe comme miroir, l'autre comme menace ontologique.


En tant que responsable musulman, je ne peux éluder ce que l'islam a dit à ce sujet.


Le Coran n'a jamais présenté la diversité humaine comme un problème à résoudre. Il en a fait un signe (āya) de la puissance divine : "Et parmi Ses signes, la création des cieux et de la terre, et la diversité de vos langues et de vos couleurs." (30:22)Plus encore, dans la sourate Al-Hujurât : "Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, afin que vous vous entre-connaissiez." (49:13) Li-taʿarafu : pour que vous vous connaissiez mutuellement, pour que la différence soit l'occasion de la rencontre, non de la confrontation.


Cette injonction coranique à la connaissance mutuelle est exactement l'inverse de ce que nous voyons trop souvent se déployer. On ne se rassemble plus toujours pour s'ouvrir au monde. On se rassemble parfois pour lui tourner le dos.


Farid Esack, le théologien sud-africain qui a accompagné la lutte contre l'apartheid avec les outils de la jurisprudence islamique, rappelait que le Prophète de l'islam n'a pas bâti la communauté de Médine sur la clôture, mais sur la Sahifa, ce pacte constitutif qui liait musulmans, juifs et polythéistes dans un projet commun de cité. La umma n'était pas, à l'origine, une tribu parmi d'autres : elle était une proposition politique d'universalité depuis la particularité.


C'est cette distinction que nous avons perdue, toutes communautés confondues. La différence entre être quelque chose et être contre quelque chose d'autre.


Je ne dirai pas que tous ces rassemblements du printemps sont identiques. Ils ne le sont pas. Il y a une différence de nature entre un festival breton qui célèbre une langue et des danses, et un banquet où l'on chante à la gloire de telle figure politique en excluant symboliquement ceux qui ne ressemblent pas. Il y a une différence entre un congrès religieux ouvert au dialogue et un iftar collectif ouvert à tous les habitants quelles qu'en soient les croyances. Il y a une différence entre une communauté qui se rend visible parce qu'elle a longtemps été tenue dans l'ombre, et un groupe qui se rend visible pour rappeler aux autres qu'ils ne sont pas chez eux. Je n'efface pas ces différences.


Mais je pose la question qui me semble plus profonde, celle à laquelle ni les arrêtés préfectoraux ni les contre-pique-niques ne répondent : qu'est-ce qui a rendu si douloureuse l'idée de partager le printemps avec ceux qui ne nous ressemblent pas ?


Il ne s'agit pas de confondre un congrès religieux, une fête régionale, un banquet militant ou une célébration populaire. Il s'agit de comprendre pourquoi, dans le même printemps, chacun semble sommé de transformer son appartenance en frontière ; pourquoi ce qui pourrait être hospitalité devient si vite soupçon ; pourquoi ce qui pourrait être transmission devient démonstration ; pourquoi ce qui pourrait être table ouverte devient mur dressé.


La réponse, je crois, n'est ni dans les mosquées ni dans les mairies normandes. Elle est dans le sentiment, largement partagé de toutes parts, d'une société qui ne tient plus ses promesses : ni la promesse républicaine de l'égale dignité, ni la promesse religieuse de la fraternité universelle, ni même la promesse simple, presque enfantine, que nous faisons à nos enfants quand nous étendons une nappe sur l'herbe de printemps : que le monde est bon, et qu'il y a de la place pour tout le monde.


C'est cette promesse qu'il faut refaire. Pas par décret, pas par tribune, pas même par théologie.


Par la pratique têtue, quotidienne, ingrate et nécessaire, de la rencontre.



À Paris, le 29 avril 2026


Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris




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