Le billet du Recteur (n°126) - La poussière et le souffle

Chaque jour, dans nos mosquées, des fidèles posent délicatement leur front sur le sol. C'est le geste le plus humble de la prière. C’est aussi, selon la parole du Prophète, que la paix et le salut soient sur lui, l'instant où le croyant est le plus proche de son Seigneur. Dans la prosternation, l'homme rejoint la terre dont il a été tiré. Il s'incline jusqu'au sol, et c'est dans ce mouvement même qu'il s'élève.
Le Prophète a dit : « La terre m'a été donnée pour mosquée et pour moyen de purification. »
La prière commune a sa demeure, la mosquée, et nous savons combien il importe que nos lieux de culte soient dignes et accueillants. Mais le hadith dit quelque chose de plus profond encore. En arabe, le mot « masjid » désigne le lieu de la prosternation. Dire que la terre entière est une mosquée, c'est proclamer qu'elle est pure, qu'elle porte la marque sacrée de son Créateur et qu'elle exige notre respect.
Dans nos mosquées, on se déchausse, on baisse la voix, on veille sur les lieux. Si la terre entière est une mosquée, elle mérite les mêmes égards. Qui oserait souiller le sol où il dépose son front ?
Le 9 novembre prochain s'ouvrira à Antalya, en Turquie, la conférence des Nations unies sur le climat. Les constats que l'on y entendra seront graves : les sols s'appauvrissent, les forêts brûlent, des espèces disparaissent, et ce sont souvent les plus vulnérables qui en souffrent les premiers.
La foi n'a pas de solution technique à imposer, mais elle offre une conscience. Le Coran nous le rappelle : « C'est Lui qui a fait de vous des successeurs sur la terre, et qui vous a élevés en degrés les uns au-dessus des autres, afin de vous éprouver en ce qu'Il vous a donné » (Al-An'âm, 6:165).
Successeurs, « khalâ'if » : le terme ne désigne pas des propriétaires, mais les gardiens d'un dépôt. Nous recevons la terre des mains de ceux qui nous ont précédés pour la transmettre à ceux qui viendront après nous. Nous ne possédons pas la terre : nous l'habitons un temps, et ce temps est une épreuve.
Cette épreuve se joue dans la minutie de nos gestes quotidiens. L’eau que l'on ne gaspille pas, le pain que l'on ne jette plus, l'objet que l'on répare. Elle se joue aussi dans les choix collectifs des États, des villes et des entreprises.
Cette conscience n'est pas le privilège des seuls musulmans. Chrétiens et juifs, chacun dans sa tradition, rappellent que la création est un don sacré qui nous oblige. Sur ce chemin, croyants de toutes confessions et humanistes peuvent avancer main dans la main.
À notre jeunesse, inquiète pour l'avenir de la planète, je veux dire que ce sentiment est légitime, mais qu'elle ne doit pas tourner au désespoir. Le croyant ne désespère pas. Il agit, à sa mesure, là où il se trouve.
La prochaine fois que nous poserons le front sur le sol, souvenons-nous que cette terre entière est une mosquée. Prenons-en soin comme de la maison de Dieu, et transmettons-la, plus belle encore, à ceux qui prieront après nous.
À Paris, le 3 novembre 2026
Chems-eddine Hafiz
Recteur de la Grande Mosquée de Paris
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