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Le recteur à la Maison du Barreau de Paris pour la conférence « Comment être un avocat de la paix ? »

Dernière mise à jour : 12 janv.

À l’invitation du bâtonnier de Paris, Maître Pierre Hoffman, le recteur Chems-eddine Hafiz était ce soir à la Maison du Barreau pour contribuer à la conférence « Comment être un avocat de la paix ? », aux côtés de la pasteure Emmanuelle Seyboldt, du rabbin Michaël Azoulay et de Monseigneur Emmanuel Tois.


Un élan fraternel et une recherche commune d’apaisement pour tous nos concitoyens préoccupés par les dérives et les haines qui peuvent atteindre les religions.



 

"COMMENT ÊTRE UN AVOCAT DE LA PAIX ?"

INTERVENTION DE CHEMS-EDDINE HAFIZ

RECTEUR DE LA GRANDE MOSQUÉE DE PARIS


Intervention - M le Recteur Chems-eddine Hafiz - conférence Maison du Barreau de Paris - 1
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Mesdames, Messieurs,

Chers confrères,

Chers amis,

 

Je suis extrêmement honoré et ravi d’être parmi vous ce soir, dans cette Maison qui abrite, je le sais par expérience, des débats et des réflexions d’une grande qualité et d’une grande intensité.

 

Je tiens à remercier Monsieur le Bâtonnier, Maître Pierre Hoffman, de s’être engagé en faveur de cet événement et de m’avoir convié à y participer.

 

En ces temps difficiles, très troublés, où le dialogue s’essouffle, il est important que nous puissions nous réunir et débattre.

 

Lorsque des représentants de différentes religions se tiennent côte à côte, c’est chaque fois une petite victoire et un signal très positif envoyé à notre société fracturée.

 

Je remercie toutes les personnalités venues ce soir avec la volonté – si ce n’est le besoin – de participer à cet élan fraternel et à notre recherche commune d’apaisement pour tous nos concitoyens.

 

*

 

J’aimerais d’abord vous proposer de revenir quelques instants dans le passé, à une date et à un souvenir parmi les plus douloureux que notre pays, notre ville et nos parcours personnels aient eu à affronter : le 13 novembre 2015.

 

Chacun de nous garde en mémoire le moment où la nouvelle des terribles attentats lui est parvenue, avec tout le poids de la sidération et de l’accablement.

 

Chacun de nous a cherché une voie pour s’en relever. Pour ma part, j’ai tenté de trouver une issue à travers deux dimensions importantes de mon existence : ma profession d’avocat et ma confession religieuse.

 

J’ai pensé que ces deux dimensions pouvaient être reliées, dans les circonstances évoquées, pour s’opposer aux actions des criminels se revendiquant de ma religion et au sillage de haine que leurs actes ignobles allaient tracer pour longtemps. Je me suis dit que nous, avocats, pouvions aussi montrer à notre société, si durement touchée, les raisons de croire encore à la coexistence de toutes les religions en France.

 

Dès le lendemain des attentats, j’ai donc entrepris la création de la « Fraternité du Barreau de Paris ».

 

Elle avait pour objet de rassembler les avocats se reconnaissant d’abord dans les trois grandes religions monothéistes, abrahamiques, que sont le judaïsme, le christianisme et l'islam. Nous l’avons créé le 18 novembre 2015, avec mes confrères et amis, que je salue, Bernard CAHEN, Philippe LUCET et Carbon de SEZE. Je pense aussi à Serge HOFFMAN, Mario STASI, Emmanuel PIERRAT, Gérard ALGAZI, et beaucoup d’autres, qui ont soutenu l’initiative.

 

Nous voulions prendre à bras le corps la lutte contre les discriminations liées à la religion, considérant que cette lutte pouvait être menée par les femmes et les hommes épris de justice et de liberté, quelle que soit leurs croyances ou leurs philosophies de vie.

 

Nous voulions créer un espace, au sein du Barreau, où les questions de religions, et de leur inscription dans la société, pourraient être débattues de manière paisible et en bonne intelligence.

 

Convaincu que ce sujet concernait, justement, la société dans son ensemble, nous avons ouvert cette nouvelle association aux confrères qui se réclamaient de toutes les spiritualités, ou d’une non-croyance, ou encore d’une obédience maçonnique.

 

Ils nous apparaissaient nécessaire de participer au dialogue interreligieux en faisant mieux connaître les croyances respectives des confrères.

 

Nous avons donc organisé ce que nous avons appelé des « pérégrinations » en différents lieux de culte. Nous sommes allés visiter, et échanger, à l’Église Saint-Paul-Saint-Louis, à Notre-Dame, à la Synagogue de la Victoire, à l’Oratoire et à la Grande Mosquée de Paris.

 

Plusieurs colloques ont vu le jour, le premier sur la « Liberté de conscience », avec l’inestimable participation d’Henri Leclerc, puis sur la « Liberté d’expression et les religions », sur « La place de l’islam dans la société française ». Je me souviens encore la remarque du père de notre regretté Bâtonnier Maître Olivier COUSI, disant que c’était peut-être la première fois que nous parlions de religion au sein du Barreau de Paris sans opposition ni esclandre.

 

Grâce à cette Fraternité, qui a reçu l’agrément du Barreau de Paris en mars 2016 et qui poursuit ses activités aujourd’hui, nous avons réussi à fédérer des personnalités venus de différents horizons, qui ont appris à connaître leurs différences, se sont découverts des ressemblances, et ont surtout gagné à échanger sur un thème que les gens de justice ont parfois du mal à aborder.

 

**

 

Les avocats sont des acteurs qui ne peuvent pas rester insensibles à la question de la religion, aux dérives et aux haines qu’elle peut susciter, car tout cela nourrit de nombreuses préoccupations chez les français.

 

Ce constat s’affirme d’année en année et il nous oblige à agir.

 

Les semaines que nous traversons actuellement nous le prouvent très durement. Ces dernières semaines nous rappellent que la paix n’est pas un vain mot, qu’elle n’est jamais un acquis définitif et que nous avons tous quelque chose à en dire et quelque chose à réaliser pour tendre vers elle.

 

Un avocat est par essence un agent de la paix dans la société – vous ne le contesterez pas.

 

Un homme de foi l’est également, pour une simple raison dont il est parfois utile de se rappeler : chacune de nos religions repose sur la paix.

 

La paix est pour nous un principe fondamental. Elle est un horizon à atteindre pour l’humanité, selon la volonté de son Créateur. Elle est aussi une éthique dans la vie quotidienne d’un croyant.

 

« Voici quels sont les serviteurs du Miséricordieux : ceux qui marchent humblement sur la terre et qui disent : Paix » nous dit un verset du Coran (s5 – v63).

 

Ce verset habite toutes les actions que nous entreprenons à la Grande Mosquée de Paris et tout le message que nous tentons de transmettre à nos coreligionnaires, afin qu’ils puissent affronter les dérives extrémistes et démontrer à quel point leurs appartenances religieuses se conjuguent et s’harmonisent avec leurs appartenances citoyennes.

 

***

 

Depuis le mois d’octobre, nous avons essayé de transmettre plus fortement encore cet appel à la paix, nous avons tenu cette ligne, non sans obstacle.

 

J’ai chargé les imams de la Grande Mosquée de Paris, et ceux de toutes les mosquées qui lui sont affiliées en France, de parler de l’espoir de paix, de rappeler la sacralité de la vie et le respect de la dignité humaine tels qu’ils sont inscrits dans le texte sacré de l’islam et dans ses traditions les plus anciennes, y compris celles liées à des temps anciens de guerre interdisant toute violence contre des civils.

 

Dans le même esprit qu’aujourd’hui, le Grand Rabbin Haïm Korsia et moi sommes allés sur BFM TV le jeudi 26 octobre 2023. Nous voulions réclamer, ensemble, la paix au Proche-Orient. Nous voulions dire : quelque soit les souffrances, quelque soit la tentation de la colère, la main tendue vers l’autre est la seule solution. Nous voulions éviter l’importation de ce conflit en France et son interprétation de nature religieuse. Nous voulions faire barrage à ceux qui profitaient du drame pour attiser la haine des juifs ou la haine des musulmans.

 

Après ce passage télévisée, nous avons reçu beaucoup de messages de remerciements et de soutien. Mais nous avons subis, lui comme moi, des attaques très fortes, venus de tous les mouvements extrémistes que notre société a laissé grandir et s’exprimer.

 

Face à eux, les avocats de la paix peinent désormais à se faire entendre.

 

Début novembre, dans une tribune au Monde, j’ai voulu dénoncer le mal engendré par ce que j’ai appelé « les ennemis de la nuance ». Permettez-moi d’en reprendre un passage, je cite : « Ces ennemis de la nuance sont sur le point de réaliser une rupture culturelle qui invoque les extrêmes sans aucune forme de subtilité et privilégie le suivi d’une ligne idéologique à la recherche de la vérité. Dans le brouillard des associations d’idées dans lequel nous nous trouvons, le fait de dénoncer l’antisémitisme en France serait un renoncement aux droits fondamentaux de tous les peuples de la terre, y compris ceux, légitimes, du peuple palestinien. Alerter sur la montée des discours antimusulmans vous assimilerait, dans une même logique, à l’islamisme. Choisissez votre camp. Choisissez votre extrême. »

 

Je suis ici ce soir pour marteler mon adhésion à un seul et unique camp : celui de la paix.

 

Ce camp est, heureusement, celui de beaucoup de nos concitoyens.

 

Je me dois aussi de saluer avec quelles hauteur et conscience les responsables des différents cultes ont agi dans ce climat délétère. J’ai une pensée particulière pour les représentants des trois cultes chrétiens, catholiques, protestants et orthodoxes, qui se sont déplacés ensemble pour témoigner de leur sympathie au Grand Rabbin de France puis, le jour même, à la Grande Mosquée de Paris, en démontrant, par ce geste, l’attachement des Chrétiens de France à la fraternité religieuse.

 

En tant que recteur de la Grande Mosquée de Paris, non plus en tant qu’avocat, je voudrais donc me tourner vers mes sœurs et mes frères d’autres religions que la mienne, incarnés ce soir par nos invités, pour leur dire :  réjouissons-nous de ces occasions, trop rares, durant lesquelles nous avons la possibilité de cultiver notre foi commune en Dieu et certaines valeurs humanistes que nous avons en partage.

 

Les moments pour parler de tout ce qui nous unis sont de plus en plus précieux.

 

Portons ce message simple et salutaire : nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres, et dans la rencontre réside au moins le commencement de la paix.

 

L’événement qui nous réunit ce soir et la suite de nos échanges participeront, j’en suis certain, à le prouver.

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