Récits célestes (n°71) - À chaque communauté, Nous avons assigné un rite auquel elle se conforme
- 17 janv.
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Les êtres humains n’ont pas été créés selon une forme unique, et leurs vies n’ont pas été moulées dans un même modèle. Leurs couleurs ont divergé comme ont divergé leurs langues ; leurs coutumes se sont diversifiées comme se sont diversifiées leurs fêtes ; et leurs manières d’exprimer la joie et la peine, le rassemblement et la séparation, ont suivi des chemins multiples. Cette diversité n’est ni un accident de l’histoire ni une imperfection de l’ordre cosmique ; elle fait, depuis l’origine, partie de la sagesse de la création et constitue une loi permanente sans laquelle la vie ne saurait être équilibrée.
Lorsque nous ouvrons le Livre d’Allah, exalté soit-Il, nous ne le trouvons ni blâmant cette pluralité ni cherchant à l’effacer ; bien au contraire, il l’affirme et en fait un signe parmi Ses signes chez les hommes : « Parmi Ses signes figurent la création des cieux et de la terre, et la diversité de vos langues et de vos couleurs. » Un signe qui ne présente pas la différence comme un problème, mais comme une indication éloquente, un langage universel qui se lit à l’égal des signes révélés.
Ainsi, dans le Coran, la différence n’est pas un conflit d’essence, mais une diversité de formes, sans aucune contradiction avec l’unité de l’origine. Tous les êtres humains procèdent d’une même âme ; cependant, leurs manières de vivre et de s’exprimer ressemblent à des fleuves : ils jaillissent d’une source unique, puis se ramifient à travers la terre, chacun irriguant son sol à sa façon.
Lorsque le Coran évoque les peuples et les tribus, ce n’est ni pour la vaine fierté ni pour la rivalité, mais dans une perspective de connaissance mutuelle : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez. » Cette connaissance réciproque ne se réduit pas à l’identification des noms et des visages ; elle implique la compréhension des tempéraments, le respect des singularités, et la reconnaissance que l’autre peut avoir une manière de vivre qui ne se mesure pas à un étalon unique. De même que les maisons diffèrent par leur forme, les sociétés diffèrent par leurs usages ; et cette diversité n’altère en rien l’unité fondamentale de l’humanité.
La diversité des coutumes, des fêtes et des rites ne constitue donc nullement une rupture avec cette unité ; elle en est au contraire l’expression même. Chaque communauté possède sa manière propre de se recueillir, de célébrer et d’accomplir le culte, comme le proclame le Coran avec une sobriété englobante : « A chaque communauté, Nous avons assigné un rite qu’elle observe. » Unité dans la finalité, pluralité dans les chemins, diversité des formes sans atteinte à l’essence du sens.
Dans la vie du Prophète ﷺ, cette idée ne demeura pas un simple texte récité, mais s’est traduite en une pratique vivante. Il évolua au sein d’une société dotée de ses fêtes et de ses usages ; il ne supprima pas la joie, mais l’orienta. Lorsqu’il arriva à Médine et constata que ses habitants avaient deux jours consacrés aux réjouissances, il ne condamna pas le principe même de la fête. Il déclara plutôt : « Allah vous a accordé en échange de ces deux jours, quelque chose de meilleur : le jour du Sacrifice et le jour de la Rupture. »
Son propos ne visait donc pas à abolir la joie, mais plutôt à la discipliner, à la faire passer de la simple habitude au sens, et du divertissement dépourvu de portée, au bonheur enraciné dans les valeurs.
Le Prophète ﷺ reconnaissait et validait les usages tant qu’ils n’entraient pas en conflit avec un principe fondamental de la religion. Il mangeait ce que mangeait son peuple, portait ce qu’ils portaient, s’adressait aux gens dans leur langue et parlait à chaque tribu selon ce qu’elle comprenait. L’islam n’a jamais été un projet de fusion culturelle forcée, mais une balance morale qui rectifie sans effacer, et réforme sans déraciner. C’est pourquoi les usages coutumiers sont demeurés une référence reconnue dans le droit musulman, dès lors qu’ils ne rendent pas licite l’illicite ni illicite le licite : car les êtres humains ne vivent pas uniquement de textes, mais aussi de ce qu’ils ont appris, pratiqué et transmis, de génération en génération.
Dans la pluralité des nations, l’islam ne s’est pas présenté comme une culture unique à imposer, mais comme un message capable de se déployer à travers des cultures diverses. Il est entré dans des terres multiples, en revêtant leurs habits sans jamais perdre son âme, et en parlant leurs langues sans en altérer le sens. Ainsi, les musulmans des confins de l’Orient et de l’Occident partagent des fêtes communes par leur signification, tout en les célébrant selon des formes variées : une même joie aux couleurs multiples, un même temps vécu à travers des voix différentes. Car l’unité en islam est une unité de valeurs, non une uniformité de formes.
La diversité culturelle, dans le Coran et la Sunna, n’est pas un élément marginal, mais une composante essentielle de la vision cosmique de l’être humain. La différence des usages n’est pas une menace, mais une occasion d’élargir la compréhension ; la diversité des fêtes n’est pas une fracture, mais autant de formes par lesquelles s’exprime un même besoin humain de joie, de rassemblement et de mémoire. Le problème ne naît pas de la diversité elle-même, mais du moment où elle est transformée en instrument d’exclusion ou en prétexte au conflit, lorsque l’on oublie que la sagesse dépasse la coutume et que le sens est plus profond que la forme.
Ainsi, entre le texte et le réel, la leçon demeure la même : Allah a voulu les êtres humains différents afin qu’ils vivent dans la connaissance mutuelle, non dans l’hostilité, et la religion est venue pour discipliner cette diversité, non pour l’abolir. Les usages se transforment, les fêtes changent dans leurs formes, les cultures se diversifient dans leurs expressions ; mais demeure ce qui ne varie pas : la dignité de l’être humain, l’unité de l’origine et l’immensité de la miséricorde.
Dans un monde où le tumulte de la différence ne cesse de croître, la sérénité du discours coranique continue de nous rappeler que la diversité n’efface pas l’identité, mais révèle en elle la sagesse du Créateur.
*Article paru dans le n°94 de notre magazine Iqra.
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