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Résonances abrahamiques (n°14) - Pharaon dans la Bible : du protecteur à l’oppresseur


Par Raphaël Georgy

De la Genèse au Nouveau Testament en passant par l’Exode, la figure de Pharaon parcourt toute la Bible. D’abord bienveillant, le regard des auteurs bibliques devient sévère lorsque le peuple hébreu désespère de voir l’Égypte l’abandonner face à ses ennemis.


Pharaon apparaît dès le premier livre de la Bible : la Genèse. Abraham et son clan meurent de faim et se réfugient en Égypte. Le livre se termine par l’histoire de Joseph, l’un des douze fils de Jacob, aussi appelé Israël. Le pharaon est alors présenté comme un dirigeant sage et ouvert à la révélation divine. Alors que ses magiciens et ses sages sont incapables d’interpréter ses rêves, il fait appel à Joseph pour les comprendre, alors qu’il est étranger, hébreu et emprisonné : « Trouverions-nous un homme comme celui-ci, ayant en lui l'esprit de Dieu ? », reconnaît le souverain égyptien (Genèse 41, 38).


« Les textes bibliques qui évoquent le pharaon sont souvent des textes tardifs de la période hellénistique et ne reflètent pas une Égypte historique telle qu'on pourrait l’aborder par l’archéologie, mais plutôt une mémoire collective qui atteste de points de contacts évidents, mais qui sont réélaborés dans des points de vue théologiques », analyse Corinne Lanoir, professeure honoraire à la faculté de théologie de Lausanne et à l’Institut protestant de théologie. « La diaspora des Hébreux installés en Égypte, qui ont produit probablement le récit de Joseph, montre un pharaon qui est beaucoup mieux disposé que les récits de l’Exode qui sont édités dans la tourmente de l'opposition entre la Babylonie et l'Égypte. »


De nombreux historiens associent ce pharaon bienveillant à la période des Hyksos, vers 1650-1550 avant J.-C. D’origine sémitique, ils ont dominé la Basse-Égypte et ont accueilli Joseph et sa famille. Mais le livre suivant de l’Exode marque une rupture.


Le nouveau pharaon « ne connaissait pas Joseph », affirme la Bible, pour souligner qu’il rejette les anciennes alliances et oublie les services rendus par les Hébreux. Il les réduit en esclavage et ordonne le meurtre des nouveau-nés. C’est dans ce contexte que les auteurs bibliques placent le récit de l’enfance de Moïse (Exode 1-2). Sans le savoir, la fille du pharaon recueille Moïse de son berceau flottant sur le Nil. Il est élevé comme un prince égyptien au nez et à la barbe du Pharaon. Mais voici que le dirigeant devient tyrannique. Son cœur « se durcit » et « s’alourdit », dit la Bible, alors que le jugement divin, dans la croyance égyptienne, prévoyait que le cœur des hommes soit placé sur une balance et que seuls les plus légers, n’ayant pas commis trop de fautes, soient sauvés. Dieu met alors son jugement à exécution et envoie dix « plaies » en Égypte. Si l’archéologie ne trouve pas de trace de ces catastrophes naturelles, chacun de ses châtiments porte une signification théologique forte. Elles visent à montrer que les dieux du panthéon égyptien ne sont d’aucun secours face à la puissance du Dieu unique, l’Éternel. Alors que Pharaon déclarait « Qui est l’Éternel pour que j’écoute sa voix ? » (Exode 5, 2), Dieu change le Nil en sang. Les grenouilles envahissent les maisons. La poussière se transforme en moustiques et les mouches prolifèrent. Le bétail est ensuite touché par la peste, les hommes sont atteints d’ulcères. Puis la grêle et la foudre détruisent une bonne partie des récoltes, avant que les sauterelles ne dévorent le reste. Le pays est enfin plongé dans les ténèbres durant trois jours, symbolisant l’échec du dieu Râ, le dieu soleil, parmi les plus importants de la mythologie égyptienne. La dernière plaie, la mort des premiers-nés, même celle du fils du pharaon, déclenche l’expulsion du peuple d’Israël. Le récit affirme avec force la supériorité du Dieu d’Israël sur le polythéisme. Il met aussi en scène un enjeu politique : la peur chez le pharaon d’une minorité trop nombreuse et sa volonté de la soumettre par le travail forcé.


« La juxtaposition du récit de Joseph et du récit de l'Exode » représente deux tendances au sein même du judaïsme, explique Axel Bühler, maître de conférences en Ancien Testament à l’Institut protestant de théologie à Paris. « L'une qui voit l'étranger comme risquant d'influencer sa culture négativement : l'Égypte et le pharaon sont présentés comme dangereux, orgueilleux, impies. Les mariages mixtes sont prohibés. L’autre qui voit positivement l'idée d'un vivre ensemble : l'Égypte et le pharaon sont alors présentés comme terre d'opportunité où, malgré certaines adversités, prospérer, se marier entre différentes cultures et religions, cohabiter reflètent un idéal enthousiasmant ».

Le prophète Ésaïe parle de l’Égypte comme d’un « roseau cassé » dans lequel on ne peut avoir aucune confiance. L’Égypte promettait son aide aux rois du Levant contre les royaumes d’Assyrie ou de Babylone entre lesquels Israël et Juda se trouvaient coincés, mais elle arrivait souvent trop tard, quand sa contribution n’était pas purement symbolique. L’inaction de l’Égypte amène à la perte du roi d’Israël Osée (Hoshéa) et faillit perdre le roi de Juda, Ézéchias.

Dans le Nouveau Testament, les auteurs chrétiens reprennent cette image de Pharaon tyran, qui refuse la justice et la liberté pour finalement s’enfermer dans une spirale de chaos. L’apôtre Paul évoque Pharaon comme une figure d’incrédulité, pour mieux réaffirmer la souveraineté de Dieu. La victoire sur Pharaon à la mer Rouge est présentée comme le modèle de la victoire finale de Dieu sur le Mal. Le dernier livre de la Bible, l’Apocalypse, met en scène les vainqueurs chantant le « Cantique de Moïse », faisant le lien entre la délivrance des Hébreux de l’Égypte et la délivrance cosmique à venir. Pharaon devient l’image du dernier ennemi que le Christ vaincra.



*Article paru dans le n°94 de notre magazine Iqra.



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