Lumière sur... (n°13) - À cent ans, la Grande Mosquée fait le pari de la culture universelle
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Par Hanane Saïdi
Inaugurée le 15 juillet 1926 en hommage aux soldats musulmans morts pour la France, l’institution du 5e arrondissement célèbre en ce mois de juillet 2026 son centenaire. Son recteur, Chems-eddine Hafiz, a voulu une année anniversaire placée sous le signe des arts et des lettres, couronnée par deux créations inédites : un concours international de calligraphie arabe, dont le palmarès sera proclamé le 19 septembre, et un premier festival du court-métrage annoncé pour décembre 2026.
Le 15 juillet 1926, Gaston Doumergue franchissait le porche d’un édifice que Paris n’avait jamais vu : un minaret de 33 mètres dressé à deux pas du Jardin des plantes, des patios à l’andalouse, des zelliges posés par des artisans venus du Maghreb sur l’emplacement de l’ancien hôpital de la Pitié. Sept ans après l’armistice, la République honorait ainsi ses soldats musulmans (70 000 à 100 000 morts selon les estimations) tombés entre 1914 et 1918, de la Marne aux Dardanelles. Cent ans plus tard, jour pour jour, la Grande Mosquée de Paris célèbre ce serment fondateur. À sa manière, devenue depuis six ans sa signature : par la culture.
Ce mercredi 15 juillet, une cérémonie solennelle se tenait place du Puits-de-l’Ermite, en présence notamment de Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur chargé des cultes. La Poste a émis le 10 juillet un timbre dessiné pour l’occasion, la Monnaie de Paris a frappé une médaille du centenaire et Le Cherche-Midi publie un ouvrage collectif, La Grande Mosquée de Paris, Regards sur 100 ans en 100 événements, dirigé par le recteur lui-même et préfacé par Stéphane Bern, qui veut y voir un pont jeté entre les cultures autour d’un patrimoine partagé. Rien d’excessif dans ce faste républicain.

Aujourd’hui, le choix du recteur est clairement exprimé : ouvrir en grand les portes de l’institution sur la cité à travers notamment la célébration continue de la culture universelle. Un prix littéraire d’abord, créé en 2022, qui distingue chaque année un roman et un essai consacrés à la civilisation musulmane. Son jury, où siègent le philosophe Souleymane Bachir Diagne et l’historien Benjamin Stora, a couronné Yasmina Khadra en 2024 pour l’ensemble de son œuvre puis, l’an dernier, la romancière Hajar Azell (Le sens de la fuite, Gallimard), l’économiste El-Mouhoub Mouhoud (Le Prénom, Seuil) et, à titre posthume, Abdelwahab Meddeb, l’auteur de La Maladie de l’islam, vigie d’un islam des Lumières que la mosquée revendique désormais sans complexe. La cinquième édition sera remise en octobre.

S’y ajoutent, au fil des mois, la participation à la Nuit Blanche du 6 juin, des expositions, une conférence donnée en mai sur l’hippologie arabe transmise par l’émir Abd el-Kader, un atelier de dessin avec l’artiste Marine Oussedik, une journée culinaire et, dès février, la publication d’un vaste travail collectif sur l’adaptation du discours religieux musulman aux sociétés occidentales, guide destiné à concilier pratique de l’islam et cadre laïque français. L’institution, qui n’ignore rien des controverses ayant jalonné son siècle d’existence, a choisi d’y répondre par la création.

Le geste le plus neuf du centenaire porte un nom ancien : la calligraphie. La mosquée organise la première édition d’un concours international de calligraphie arabe, ouvert aux artistes majeurs du monde entier, sans condition de nationalité. Six écritures canoniques sont en lice : le thuluth monumental des frontons, le naskh des copistes, le nasta‘liq venu de Perse, le diwani des chancelleries ottomanes, le kufi anguleux des premiers corans, le maghribî enfin, dont les courbes rappellent Cordoue et Fès. Un style par candidat, pas davantage. Les œuvres, adressées sous anonymat, nues, sans dorure ni ornement, seront jugées sur la seule maîtrise du trait ; le palmarès, doté de 57 000 euros à raison de trois prix par style, sera proclamé le 19 septembre. Depuis qu’Ibn Muqla, vizir bagdadien du Xe siècle, fixa les proportions de la lettre à partir du point losangé tracé par le calame, cet art tient lieu, en terre d’islam, de peinture autant que de prière silencieuse. L’installer durablement à Paris, c’est inscrire la capitale française dans la géographie d’un art dont Istanbul et Charjah se disputaient jusqu’ici le magistère.
Restera, pour refermer l’année, l’autre grande première : le Festival du court-métrage de la Grande Mosquée de Paris, annoncé dès la cérémonie des vœux de janvier et programmé pour décembre 2026. Une salle obscure dans une maison de prière centenaire, le rapprochement aurait fait sourire les contemporains de Benghabrit ; il paraît aujourd’hui presque naturel. Le format court, école d’exigence et tremplin des cinéastes débutants, épouse du reste l’esprit d’un lieu qui a toujours su dire beaucoup dans peu d’espace, une cour, un panneau de zelliges. En décembre, l’image entrera donc officiellement dans la maison du Verbe. Il fallait sans doute un centenaire pour oser ce pas. Autre signe de modernisation de la Grande mosquée de Paris qui réitère ainsi sa volonté d’ouverture sur le monde.

Que dessine, mis bout à bout, ce foisonnement ? Une stratégie, parfaitement lisible. Là où les entrepreneurs identitaires réduisent l’islam à un code vestimentaire et à un répertoire d’interdits, l’institution du Puits-de-l’Ermite répond par la civilisation, celle de la lettre, du livre et bientôt de l’écran. La culture n’y fait pas office de supplément d’âme ; elle y devient un terrain de reconquête, le plus sûr peut-être, face à tous les obscurantismes. On objectera que les défis de l’islam de France ne se règlent pas à coups de prix littéraires. Certes. Mais une institution religieuse qui célèbre la mémoire de Meddeb et invite le septième art sous ses voûtes dit quelque chose de la direction qu’elle entend prendre. Cette direction regarde vers le large.
Il y a cent ans, la France élevait un minaret pour ses morts. En 2026, la Grande Mosquée de Paris veut consacrer son deuxième siècle aux œuvres des vivants. Les calligraphes du monde entier rendent leur copie d’ici à la fin du mois ; les cinéastes prépareront la leur pour décembre. Ce centenaire n’est pas une commémoration. C’est un programme.





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