Lumière sur... (n°20) - Ce que le vent fait au sable

Par Hanane Saïdi
Le pardon a d’abord été un paysage. Les poètes arabes d’avant l’islam ouvraient presque toujours leurs odes par la même halte, devant un campement abandonné. « Arrêtez-vous, pleurons… », lance Imru’ al-Qays au premier vers de la plus célèbre d’entre elles. On cherchait les pierres noircies du foyer, la rigole creusée autour des tentes contre la pluie. Le temps avait fait son œuvre. Labîd ibn Rabîʿa ouvre la sienne sur deux mots : ‘Afati d-diyâru…, effacées, les demeures. Le verbe ‘afâ dit ce que font le vent et les averses quand ils comblent une trace, jus-qu’à ce qu’on ne sache plus où se dressait la tente.
Le Coran a fait de ce mot de bédouin celui du pardon, al-‘afw, dont dérive l’un des noms de Dieu, al-‘Afuww, Celui qui efface. La langue disposait donc, avant même la Révélation, d’une définition du pardon qu’on aurait du mal à améliorer : faire de l’offense ce que le vent fait d’une écriture sur le sable.
Dans un même verset, le Coran lui adjoint deux autres mots. La maghfira couvre la faute, comme le mighfar, la coiffe de mailles, couvrait la tête du cavalier. Le safh vient de safha, la page : pardonner, c’est alors la tourner. Al-Râghib al-Isfahânî, lexicographe du XIᵉ siècle, le plaçait au-dessus du ‘afw ; celui-ci renonce à la sanction, celui-là jusqu’au reproche (tathrîb). On peut donc par-donner sans tourner la page. Bien des réconciliations s’en tiennent là.
Youcef (Joseph) offre du safh l’exemple le plus fin. Ses frères l’ont jeté au fond d’un puits et ont fait croire à leur père qu’un loup l’avait dévoré. Devenu l’intendant des greniers d’Égypte, il les a à sa merci et leur dit seulement : « Nul reproche contre vous aujourd’hui ». Le mot est tathrîb, le même qu’emploie al-Râghib. Plus loin, il remercie Dieu de l’avoir tiré de prison, et non du puits, pour ne pas raviver la honte de ses frères. Quant à la discorde passée, il l’attribue au Démon, qui l’a semée « entre mes frères et moi ». Il pardonne jusque dans la grammaire.
On objecte volontiers que pardonner revient à se laisser faire. Le Coran a prévu l’objection. La Youcef pardonnait en position de force, comme le Prophète entrant en vainqueur, en 630, dans cette Mecque qui l’avait poussé à l’exil. Ceux à qui il pardonna ce jour-là n’étaient pas, pour la plupart, musulmans. Le Coran ne borne pas le pardon à la communauté des croyants. « Dis à ceux qui ont cru de pardonner à ceux qui n’espèrent pas les jours de Dieu », c’est-à-dire à ceux qui ne partagent pas leur foi. Le verset qu’al-Râghib cite pour illustrer sa gradation, « effacez et tournez la page », vise des gens du Livre qui souhaitaient voir les croyants renier leur religion. Et la rancune envers des adversaires ne justifie rien : « que la haine envers un peuple ne vous pousse pas à l’injustice ». La haine n’a jamais réparé aucune injustice.
Une partie de l’exégèse ancienne a jugé ces versets provisoires. Ibn Kathîr rapporte d’Ibn ‘Abbâs et de Qatâda que l’ordre de pardonner valait pour les débuts de l’islam, avant que le combat ne soit prescrit. Les prêcheurs extrémistes qui pullulent aujourd’hui sur les réseaux sociaux en ont fait leur fonds de commerce. Shâh Walî Allâh de Delhi, au XVIIIᵉ siècle, ne retenait pourtant que cinq abrogations dans tout le Coran, et aucune ne touche au pardon.
Ghazâlî a laissé de la rancune une description presque clinique. La colère qu’on ne peut décharger sur-le-champ, explique-t-il dans la Revivification des sciences de la religion, reflue vers l’intérieur et s’y engorge, jus-qu’à devenir hiqd. Les lexicographes appelaient d’ailleurs hâqid une mine épuisée dont on ne tirait plus rien ; le cœur rancunier lui ressemble. Le Coran, lui, ouvre le Paradis par une opération sur les cœurs, avant même d’en nommer les ruisseaux : « Nous aurons ôté de leurs poitrines ce qu’elles contenaient de rancœur ».
La tradition prophétique accorde trois nuits aux brouilles, pas une de plus, et « le meilleur des deux est celui qui salue le premier ». Selon un autre hadith rapporté par Muslim, les portes du Paradis s’ouvrent le lundi et le jeudi ; Dieu pardonne alors à quiconque ne Lui associe rien, sauf à l’homme brouillé avec son frère, et l’on dit : « Attendez ces deux-là jusqu’à ce qu’ils se réconcilient. » Le pardon divin, qui ne connaît pas de bornes, accepte de patienter sur le seuil tant que deux hommes se boudent.
Le pardon des hommes n’est pas pour autant une amnésie. Wahshî avait tué Hamza, l’oncle du Prophète, à Uhud. Quand il vint, des années plus tard, embrasser l’islam, le Prophète accepta sa conversion sans le châtier, mais lui demanda s’il pouvait lui épargner la vue de son visage. Le pardon remet la dette ; il n’oblige ni à l’inti-mité ni à la comédie de l’oubli. Il n’appartient, du reste, qu’à celui qui a été blessé. Nawâwî le rappelle dès les premières pages de son Riyâd al-sâlihîn : quand une faute lèse un être humain, le repentir devant Dieu ne suffit pas, il faut aussi que la victime vous tienne quitte. On presse pourtant une épouse maltraitée ou un associé spolié de « pardonner pour Dieu », ce qui revient souvent à pardonner pour arranger les autres. Arraché de cette façon, le pardon ajoute une seconde blessure à la première.
L’histoire la plus difficile est peut-être celle d’Abû Bakr. Après la calomnie qui avait visé sa fille Aïsha, il apprit que
sourate de la Consultation loue d’abord ceux qui se défendent contre l’injustice et admet la riposte équivalente, avant d’ajouter : « celui qui efface et répare, sa récompense incombe à Dieu ». Encore faut-il pouvoir rendre le coup : le pardon de celui qui ne peut rien faire d’autre porte un autre nom, la résignation. Par le pardon, dit un hadith recueilli par Muslim, Dieu n’accroît un être qu’en dignité.
Mistah, un parent pauvre qu’il entretenait, avait colporté la rumeur, et jura de ne plus rien lui verser. Le Coran lui répondit : « Qu’ils effacent et qu’ils tournent la page. N’aimeriez-vous pas que Dieu vous pardonne ? ». « Si, par Dieu, j’aime que Dieu me pardonne », dit Abû Bakr, qui rétablit la pension et jura cette fois de ne jamais la supprimer.
Chaque année, pendant les dernières nuits du ramadan, des millions de croyants répètent la prière que le Prophète enseigna à Aïsha pour la Nuit du Destin : « Mon Dieu, Tu es Celui qui efface, Tu aimes effacer, efface donc mes fautes. » On n’y demande ni la richesse ni même le Paradis. On demande le vent. Il y a quelque chose de gênant à le réclamer pour soi avec tant de ferveur et à le refuser avec tant d’obstination à ceux qui nous ont blessés, qu’ils partagent notre foi ou non.
Ce qui vaut pour les êtres vaut pour les peuples et pour les nations. Lors du pèlerinage d’adieu, en 632, le Prophète déclara abolies les dettes de sang héritées de l’époque préislamique, à commencer par celle que réclamait sa propre famille, et ajouta qu’aucun fils ne répond du crime de son père. Un peuple que la colonisation a jadis humilié n’est tenu de rien oublier, et la vérité lui est due ; mais il est, lui aussi, appelé à pardonner, plutôt qu’à léguer sa rancœur à ses enfants ou à la faire payer à ceux de l’ancienne puissance coloniale. La réconciliation suppose deux gestes qui se répondent : que l’ancienne puissance reconnaisse le mal infligé, et que le peuple qui l’a subi accueille cette reconnaissance en acceptant que la blessure appartienne désormais à l’histoire.
Le poète d’avant l’islam pleurait devant les traces que le sable avait recouvertes. Le croyant est invité à l’exercice inverse, et les peuples avec lui : laisser passer le vent, plutôt que de rester des années, parfois des générations, assis devant les ruines d’une offense, à en recompter les pierres.
*Article paru dans le n°125 de notre magazine Iqra.




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