Résonances abrahamiques (n°45) - Chrétiens et juifs face à l'indépendance algérienne

Par Raphaël Georgy
Parmi les chrétiens et les juifs, une minorité dissidente a pris le parti, parfois très tôt, de dénoncer le régime colonial en Algérie, avant de soutenir l'indépendance.
Il faut du courage pour s'opposer à la majorité. Encore plus quand il s’agit de ses propres frères. Ce fut le cas d’une partie des chrétiens en Algérie qui prirent le parti de l'indépendance, autour de l'archevêque d'Alger Monseigneur Duval.
Léon-Étienne Duval accède à cette fonction en 1954, à la veille de la guerre. Dès janvier 1955, il prend position contre la torture pratiquée par la police. S'il condamne toutes les violences, d’où qu’elles viennent, il ne cesse de plaider pour la justice et le dialogue. Une partie de ses propres fidèles le surnomme par dérision « Mohammed Duval ». Pour l'historien Jérôme Bocquet, auteur des Chrétiens et la guerre d'Algérie (2021), interrogé par Iqra, il fut « la grande figure du rapprochement entre les communautés européenne et musulmane ».
Autour de lui, des prêtres et des laïcs vont plus loin. Dès décembre 1954, l'abbé Jean Scotto, curé d'Hussein-Dey, cache dans son presbytère un militant nationaliste recherché par la police. Le jeune médecin Pierre Chaulet, fils d'un syndicaliste chrétien, soigne clandestinement des combattants blessés : on le surnommera « le médecin des moudjahidines ». Avec son épouse Claudine, il héberge des dirigeants du FLN. Certains le paient de leur vie : l'avocat catholique Pierre Popie, défenseur d'Algériens, est assassiné dans son cabinet à Alger en janvier 1961 par des ultras de l'Algérie française.
Ces chrétiens s'indignent publiquement contre la torture, avant de s'engager pour l'indépendance après 1958. Ils sont « sans doute parmi les premiers à s'engager dans la guerre », et cela « avant les communistes », souligne Jérôme Bocquet. L'historien parle de « dreyfusisme chrétien » : comme lors de l'affaire Dreyfus, quand des consciences s'étaient levées pour défendre un officier juif injustement condamné, des catholiques s'insurgent au nom de la morale. Chez les prêtres de la Mission de France, envoyés au plus près des ouvriers, la foi s'affirme ouvertement. En mars 1958, ils écrivent : « Il n'est pas traître à sa patrie, le chrétien qui exige le respect des droits des autres. »
En France aussi, des chrétiens se lèvent. Né dans la Résistance, l'hebdomadaire Témoignage chrétien dénonce lui aussi la torture, au point d'être accusé en 1957 de trahison. Côté protestant, la Cimade vient en aide aux Algériens internés dans des camps en France.
Du côté juif, une minorité s'active également. Ils sont environ un millier sur 140 000 juifs d'Algérie, selon l'historien Pierre-Jean Le Foll-Luciani, lui aussi interrogé par Iqra, auteur des Juifs algériens dans la lutte anticoloniale (2015). Citoyens français depuis le décret Crémieux de 1870, rappelle-t-il, ils se trouvaient du côté des citoyens, et non des « indigènes ».
Parmi eux, Georges Hadjadj, né en 1921 dans une famille juive de Kabylie, a résumé son parcours ainsi : « J'ai perdu sept ans de ma vie : deux ans parce que j'étais Juif, trois ans parce que j'étais Français, deux ans parce que j'étais Algérien. » Exclu du lycée sous Vichy, mobilisé dans l'armée française de 1943 à 1945, il passe deux ans en prison pendant la guerre d'indépendance.
En France, des juifs, le plus souvent sans pratique religieuse, sont eux aussi en première ligne. L'historien Pierre Vidal-Naquet, dont les parents sont morts en déportation, dénonce en 1958 la disparition du mathématicien Maurice Audin, arrêté par l'armée française à Alger. Le 17 octobre 1961, le photographe Élie Kagan, adolescent juif caché sous l'Occupation, saisit les images de la répression à Paris. C'est le journal Témoignage chrétien qui les publie le premier.
Pourtant, ces dissidents taisaient leur foi. Les juifs engagés étaient essentiellement communistes et athées. Mais la mémoire toute récente de la persécution sous le régime de Vichy, en France comme en Algérie, où les juifs ont perdu la citoyenneté française de 1940 à 1943, les pousse à s'opposer à la répression. Quant aux chrétiens, à quelques remarquables exceptions près, ils passaient leur foi sous silence pour ne pas faire de ce combat une affaire confessionnelle, et pour se rapprocher des musulmans.
À l'indépendance, plusieurs de ces militants choisiront la nationalité algérienne. Ce fut le cas de l'abbé Scotto, de Pierre et Claudine Chaulet, et de Mgr Duval lui-même, resté archevêque d'Alger jusqu'en 1988. Pionnier de la médecine algérienne, Pierre Chaulet reçoit à sa mort en 2012 des obsèques nationales à Alger, où il repose. « Par choix, oui par choix, j'ai pris la nationalité algérienne », confiera l'abbé Scotto, devenu évêque de Constantine.
Minoritaires, ces engagements de juifs, de chrétiens et de musulmans côte à côte montrent pourtant que même dans une société déchirée par la colonisation, des femmes et des hommes ont cherché à construire au-delà des barrières, comme le note Pierre-Jean Le Foll-Luciani : « Le champ des possibles est toujours ouvert ».
*Article paru dans le n°125 de notre magazine Iqra.
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