Lumière sur... (n°21) - Ne maudissez jamais le temps

Par Hanane Saïdi
Les poètes arabes d’avant l’islam avaient un ennemi qu’ils nommaient sans relâche, le dahr. Le mot dit le temps, mais un temps sans visage, qui blanchit les tempes et disperse les campements. On lui imputait tous les malheurs. Le Coran a recueilli cette philosophie de la fatalité dans la bouche des sceptiques : « Il n’y a que notre vie d’ici-bas ; nous mourons et nous vivons, et seul le temps nous fait périr ».
La réponse tient dans un hadith que rapportent Bukhârî et Muslim, et qui ne cesse de dérouter ses lecteurs. Dieu y dit : « Le fils d’Adam M’offense en insultant le temps, alors que Je suis le temps. L’ordre est dans Ma main, Je fais alterner la nuit et le jour. » Nawawî l’explique sans détour : les Arabes maudissaient le temps quand la calamité les frappait, or c’est Dieu qui fait advenir les événements, et maudire le temps revenait à maudire leur Auteur. Le temps, lui, n’agit pas ; il est une créature parmi d’autres. Le dahr venait de perdre son trône.
Ce temps créé à sa mesure, et le Coran l’a voulue lunaire. « Le nombre des mois, auprès de Dieu, est de douze ». Le verset suivant condamne le nasîʾ, ce mois que les Arabes intercalaient pour recaler l’année sur les saisons et, au passage, déplacer les mois sacrés au gré de leurs guerres. Privée de ce rattrapage, l’année musulmane compte onze jours de moins que l’année solaire. Le ramadan remonte donc les saisons et revient à son point de départ en trente-trois ans environ. Qui jeûne toute sa vie l’aura connu en hiver, quand le soleil se couche avant dix-sept heures, et en plein été, quand la journée de jeûne dépasse dix-sept heures à Paris. Rappelons-le : Aucune saison n’est sainte. Le culte ne suit ni les semailles ni les moissons.
Le jour, lui, commence au coucher du soleil. La nuit appartient au jour qui la suit : la vingt-septième nuit du ramadan tombe au soir du vingt-sixième jour, et le vendredi commence dès le jeudi au crépuscule. Quant à l’ère musulmane, on raconte que tout partit d’un acte daté de chaaban, sans qu’on sût de quel chaaban il s’agissait.
Entre ces bornes, la prière découpe la journée. « La prière est, pour les croyants, une prescription à des temps fixés ». Ses cinq moments suivent la course du soleil, et le Coran jure par plusieurs d’entre eux, par l’aube ou par le grand jour. Cette exigence d’exactitude a produit une science, appelée îlm al-miqat, mais aussi un métier, celui de muwaqqit, le maître du temps attaché aux grandes mosquées. Le plus illustre, Ibn al-Shâtir, tenait ce rôle au XIVᵉ siècle à la mosquée des Omeyyades de Damas ; il fit graver pour l’un de ses minarets, en 1371, un cadran solaire de deux mètres sur un. Ses modèles de la Lune et de Mercure se retrouvent, à l’identique, chez Copernic plus d’un siècle plus tard. Par quel chemin, on l’ignore encore.
Le Coran ne se contente pas de mesurer le temps. Il jure par lui : « Par le temps ! L’homme est en perdition, sauf ceux qui croient, font le bien, s’enjoignent la vérité et s’enjoignent la patience ». On prête à l’imam chafiî, sans qu’on ait retrouvé le mot dans ses livres, ce jugement que rapporte Ibn Kathîr : si les hommes méditaient cette sourate, elle leur suffirait. Le mot ‘asr désigne l’époque autant que la fin du jour, qui donne son nom à la prière de l’après-midi. Sa racine est aussi celle du pressoir. L’image n’a rien de savant, mais elle parle : le temps se presse comme un fruit ou alors il se perd.
Le Prophète le disait sans métaphore : « Il est deux bienfaits dont beaucoup de gens sont lésés, la santé et le temps libre ». Le mot employé, maghbûn, vient du marché ; il désigne celui qu’on a roulé dans une vente. Le hadith n’a pas pris une ride à l’heure des écrans qui dévorent nos soirées. À Bassora, deux générations plus tard, Hasan al-Basrî en donnait la version la plus intime : « Fils d’Adam, tu n’es qu’une somme de jours ; chaque fois qu’un jour s’en va, une part de toi s’en va. »
La durée elle-même n’est pas ce que nous croyons. « Un jour, auprès de ton Seigneur, est comme mille ans de ce que vous comptez ». Le Coran raconte l’histoire d’un homme qui passait près d’une ville en ruine et se demandait comment Dieu pourrait la rendre à la vie. Dieu le fit mourir, le laissa ainsi cent ans, puis le ressuscita. « Combien de temps es-tu resté ? », lui demanda-t-on. « Un jour, ou une partie de jour. » Sa nourriture ne s’était pas gâtée ; de son âne, il ne restait que des os. Les dormeurs de la Caverne répondent la même chose au sortir de trois siècles de sommeil. Et quand on demandera aux hommes, au Jugement, combien d’années ils sont restés sur terre, ils diront : « Un jour, ou une partie de jour ; demande à ceux qui tiennent les comptes ». Notre horloge intérieure ment, et le Coran prend soin de nous le faire avouer.
Les théologiens ont poussé l’idée plus loin. Pour l’école ashaarite, qui domine le sunnisme, le monde n’a pas de durée propre : ses accidents ne subsistent pas deux instants, et Dieu le recrée à chaque instant, comme les images d’un film que seule Sa volonté relie. Ibn Arabî parlera d’une création renouvelée à chaque souffle. Le Coran le dit à sa manière : « Chaque jour, Il est à une œuvre nouvelle ». On peut trouver ces constructions vertigineuses. Elles disent pourtant une chose très simple : rien ne dure par soi-même, pas même l’instant que l’on est en train de vivre.
Reste l’avenir, que l’islam soustrait à notre arrogance. « Ne dis jamais, d’une chose, que tu la feras demain, sans ajouter : si Dieu le veut ». La formule est devenue si familière qu’elle a fini, dans le parler de tous les jours, par signifier « on verra », sinon « non ». C’est un contresens. L’inchallah coranique enseigne l’humilité devant ce qui vient ; il n’a jamais dispensé personne d’agir. À un Bédouin qui laissait sa chamelle sans entrave au nom de la confiance en Dieu, le Prophète répondit : « Attache-la, et remets-t’en à Dieu ». Le Inchallah, demain sera un autre jour, n’existe pas en islam même si l’expression s’est banalisée aujourd’hui notamment auprès de notre jeunesse.
Les soufis ont tiré de tout cela une sagesse de l’instant. « Le soufi est fils de l’instant, ô compagnon ; dire demain n’est pas de la règle de la Voie », écrit al-Rûmî au premier livre du Mathnawî, reprenant une formule, ibn al-waqt, qu’on lisait déjà chez Qushayrî deux siècles plus tôt. L’imam chafiî, qui ne ménageait guère les soufis, avouait ne leur devoir que deux maximes, dont celle-ci, rapportée par Ibn al-Qayyim : « Le temps est un sabre ; si tu ne le tranches pas, il te tranche. » Les Compagnons tenaient du Prophète une leçon plus nue encore. « Sois en ce monde comme un étranger, ou un passant ».
Cinq fois par jour, du haut d’un minaret ou sur l’écran d’un téléphone, un appel annonce la prière. L’heure, chacun la connaît déjà. Ce que l’appel rappelle, c’est que le jour passe, et qu’au Jugement, selon un hadith rapporté par Tirmidhî, chacun sera interrogé sur sa vie et sur ce à quoi il l’aura consumée. Le temps n’est plus ce dieu aveugle que maudissaient les poètes. Il est devenu la matière même dont on nous demandera compte. Ne l’oublions pas.
*Article paru dans le n°126 de notre magazine Iqra.




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