Lumière sur... (n°12) - La Grande Mosquée de Paris et le rayonnement des femmes
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Par Hanane Saïdi
En cette année où la Grande Mosquée de Paris entre dans son centenaire, il n’est pas de plus juste hommage que d’interroger la lumière qu’elle doit aux femmes : celle qu’elles portèrent aux commencements de l’islam, celle que l’institution du cinquième arrondissement s’attache aujourd’hui à leur rendre.
Iqra. « Lis. » Le premier mot descendu sur le cœur du Prophète fut un impératif de connaissance. Et la première confidence de cette nuit de Ramadan fut recueillie par une femme. Lorsque Mohammed, paix et salut soient sur lui, redescendit de la grotte de Hirâ, saisi d’effroi, ce fut Khadija qui l’enveloppa d’un manteau et, la première, le crut. Avant d’être une loi et une civilisation, l’islam fut une confiance déposée entre les mains d’une femme. Ce commencement n’a rien d’une anecdote pieuse. Il est un enseignement.
Inaugurée le 15 juillet 1926 en mémoire des dizaines de milliers de soldats musulmans tombés pour la France, la Grande Mosquée de Paris célèbre en 2026 ses cent ans. Cent ans de prière et d’hospitalité, de patios où l’eau converse avec le zellige, de lumière tamisée par les moucharabiehs. Le mot « rayonnement » n’est pas ici une coquetterie de plume. Dans la langue du Coran, la lumière, an-nûr, est un nom de Dieu, et une sourate la porte en titre. Rayonner, pour une âme, ce n’est pas briller : c’est transmettre.
Or qui transmet, aux premiers âges de l’islam ? Des femmes, à chaque seuil. Khadija fut la première croyante. Aïcha, dont la science faisait autorité, vit les compagnons du Prophète venir la consulter ; une part considérable de ce que nous savons de lui passe par sa mémoire. Oum Waraka reçut de lui l’autorisation de guider la prière des siens. À Fès, en 859 selon la tradition, Fatima al-Fihriya fonda la Qarawiyyîn, que l’on tient pour la plus ancienne université du monde. Et quand la mystique voulut dire l’amour pur de Dieu, désintéressé de l’enfer comme du paradis, elle prit la voix d’une femme de Bassora, Râbi‘a al-‘Adawiyya. Le Livre lui-même consacre cette dignité : une seule sourate du Coran porte un nom de femme, et c’est Maryam. Quant au verset 35 de la sourate al-Ahzâb, il décline en miroir, avec une égalité que rien ne vient rompre, les croyants et les croyantes, les hommes pieux et les femmes pieuses, ceux qui se souviennent de Dieu et celles qui s’en souviennent.
La tradition mystique ne s’y est pas trompée. Ibn ‘Arabî, le plus grand des maîtres soufis, fut instruit dans sa jeunesse andalouse par des femmes, dont Fâtima de Cordoue, qu’il servit et tenait pour une mère spirituelle. Au dernier chapitre des Fusûs al-Hikam, il ose écrire que la contemplation de Dieu dans la femme est la plus parfaite qui soit. Huit siècles avant nos débats, la pointe la plus haute de la spiritualité musulmane avait donc tranché.
Que s’est-il alors passé pour que tant de sociétés arabo-musulmanes aient rétréci ce que la Révélation avait ouvert ? Les siècles ont sédimenté des coutumes, et les coutumes ont fini par se faire passer pour la foi. Une tradition, pourtant, n’est vivante que si elle demeure capable de se juger elle-même ; c’est le propre des choses mortes que d’être seulement conservées. Ici, une voix nous oblige : celle de Mohammed Arkoun, l’enfant de Taourirt Mimoun devenu maître de la Sorbonne, disparu à Paris en 2010, et dont une bibliothèque du cinquième arrondissement, à quelques rues de la Mosquée, porte le nom depuis 2013. Toute sa vie, il reprocha à la pensée islamique de s’être davantage employée à protéger des orthodoxies héritées qu’à interroger ses propres impensés. Dans Humanisme et islam, il l’écrit sans détour : « Tous les peuples, toutes les cultures sont conviés à la même autocritique radicale pour fonder leur participation au travail historique commun d’émancipation de la condition humaine ». De cette autocritique, la place faite aux femmes est la pierre de touche.
La Grande Mosquée de Paris a entendu cette exigence, et elle y répond par des actes. Son recteur, Chems-eddine Hafiz, a institué une journée annuelle consacrée aux femmes, devenue l’un des rendez-vous de la maison. Le 25 novembre 2024,croyants et croyantes de plusieurs cultes s’y retrouvaient pour une journée d’études contre les violences faites aux femmes, fléau qu’aucune spiritualité digne de ce nom ne saurait couvrir. Son institut de formation prépare désormais, aux côtés des imams, des mourchidates, ces guides religieuses appelées à instruire et à accompagner les fidèles. Et dans Portraits de femmes remarquables, les héroïnes de l’islam, le recteur rend à Oum Waraka, à Fatima al-Fihriya et à tant d’autres la place que des récits trop exclusivement masculins leur avaient confisquée. « La femme musulmane est l’avenir de la religion », affirme-t-il, et de la République avec elle.
Rayonner, disions-nous, c’est transmettre. Une lampe ne retient rien de sa lumière ; c’est même à cela qu’on la reconnaît. La confiance née dans la nuit de Hirâ chercha d’abord refuge auprès d’une femme ; un siècle après 1926, elle trouve encore, dans les cours du cinquième arrondissement, des femmes pour la porter plus loin. Qui s’étonnerait qu’une maison née d’une fidélité sache, mieux que d’autres, reconnaître les siennes ?




