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Penser (n°17) - La stupidité historique ou le phénomène de l’oubli

il y a 4 heures
4 min de lecture

Par Ahmed Moussa

La stupidité historique ne procède pas d’un manque d’intelligence. Les nations qui ont répété les mêmes erreurs ont pourtant compté parmi elles des savants, des philosophes et des dirigeants d’une grande intelligence. La stupidité historique est d’une autre nature : elle réside dans l’incapacité d’une collectivité à conserver la mémoire des leçons qu’elle a si chèrement payées.


L’individu apprend de ses blessures, car la cicatrice demeure inscrite dans sa chair. Il en va autrement des peuples : leur peau se renouvelle à chaque génération. Ceux qui ont subi les blessures disparaissent, tandis que naissent ceux qui ne les ont pas encore éprouvées. Ainsi s’efface la cicatrice, et avec elle l’enseignement qu’elle portait. On pourrait donc définir la stupidité historique comme une intelligence dépourvue de mémoire : un esprit capable d’analyser le présent avec une remarquable finesse, mais qui le fait comme si le monde était né ce matin même.


L’oubli collectif traverse ainsi plusieurs étapes, semblables à celles du flétrissement d’une fleur. Au commencement, le souvenir est une plaie vive, que les témoins portent dans leur chair et dans leur voix. Puis, les témoins disparaissent les uns après les autres, et la mémoire passe des récits vivants aux livres.   Or, dans les livres, elle se refroidit. Le massacre se réduit à un chiffre, la famine à un paragraphe, la guerre à deux dates séparées par un tiret. L’élève sait que la guerre a eu lieu, mais il ignore quelle était l’odeur de la peur.


Vient enfin la dernière étape : le rituel. Une journée de commémoration, un monument érigé à la mémoire des victimes, une minute de silence. Ces gestes sont nobles, certes, mais ils peuvent finir par se substituer au travail de mémoire, au lieu d’en être les instruments. Nous accomplissons le rituel et éprouvons le sentiment d’avoir fait œuvre de mémoire. Puis nous reprenons le cours de nos vies, comme si l’accomplissement de ces gestes nous avait dispensés de réfléchir.


Tout oubli n’est pas innocent. Il est des oublis qui surviennent d’eux-mêmes, et d’autres que l’on fabrique délibérément. De tout temps, le pouvoir a compris que celui qui maîtrise le passé détient les clés du présent.  Dans son roman 1984, George Orwell imaginait un ministère tout entier voué à la réécriture quotidienne des anciens journaux, afin que le passé soit constamment mis en conformité avec la volonté présente du dirigeant. C’était une exagération romanesque, mais elle n’était guère éloignée de la réalité. Combien de photographies ont été retouchées pour en effacer le visage d’un personnage devenu indésirable ? Combien de livres ont été livrés aux flammes pour avoir conservé la mémoire de ce qu’il aurait fallu oublier ?


Mais l’effacement n’a pas toujours besoin du feu. Il suffit de laisser les archives à l’abandon, d’appauvrir les programmes scolaires ou de noyer la mémoire sous un flot incessant d’informations nouvelles. A l’ère de la surabondance, la vérité ne s’efface plus nécessairement par la censure, mais par le vacarme.   


L’équité intellectuelle exige toutefois de reconnaître que l’oubli n’est pas toujours un ennemi. Friedrich Nietzsche considérait que la vie elle-même avait besoin d’une certaine part d’oubli et que celui qui se souviendrait de tout serait incapable d’agir. L’animal est heureux parce qu’il vit dans l’instant présent, l’homme, lui, est malheureux parce qu’il traîne derrière lui la longue chaîne de ses « hier ».


Les nations, elles aussi, ont besoin d’oublier pour continuer à vivre. Après les guerres civiles, les hommes conviennent tacitement de ne pas remuer toutes les blessures du passé, car il faut bien que les voisins puissent redevenir des voisins. Il y a là une véritable sagesse : une mémoire perpétuellement à vif peut devenir le combustible d’une nouvelle guerre.


Cependant, la frontière entre l’oubli qui guérit et celui qui aveugle est infiniment ténue. Le premier tourne la page après l’avoir lue ; le second la déchire avant même d’en avoir compris le sens. La stupidité historique commence précisément lorsque nous confondons les deux, lorsque nous prenons le soulagement que procure l’oubli pour une véritable guérison.


Il existe pourtant une forme d’oubli plus dangereuse encore que toutes les précédentes, parce qu’elle se dissimule sous les apparences mêmes de la mémoire : celle qui consiste à retenir les faits tout en en perdant le sens. Nous connaissons les noms des batailles et leurs dates, mais nous ignorons les causes, parfois infimes, qui y ont conduit.


Chaque nation se souvient du passé à sa manière, en le façonnant à sa propre mesure. Elle conserve la mémoire de ses victoires, mais oublie les souffrances qu’elle a infligées aux autres, elle se souvient des injustices qu’elle a subies, mais efface de sa mémoire ses propres fautes. Ainsi, la mémoire cesse d’être une fenêtre ouverte sur la vérité pour devenir un miroir complaisant qui embellit notre image. Et l’histoire racontée de cette manière ne nous enseigne plus rien : elle ne fait que conforter les convictions que nous entretenions déjà.


C’est ici que la stupidité historique rejoint l’orgueil. Car si nous répétons les erreurs du passé, ce n’est pas seulement parce que nous les avons oubliées, mais parce que nous sommes convaincus d’être différents de ceux qui les ont commises avant nous. Nous nous disons : « Cela leur est arrivé à eux, nous, nous sommes plus intelligents, plus raisonnables. » Or, c’est précisément ce que se sont dit tous ceux qui, avant nous, sont tombés dans le même piège.


Il n’existe aucun remède définitif à la stupidité historique, car l’oubli est constitutif de notre nature. Mais il est possible de lui résister. Et cette résistance n’est pas seulement une démarche intellectuelle : elle est aussi une exigence morale.


Se souvenir, c’est refuser le confort des fausses certitudes. C’est accepter de lire le passé dans son intégralité, avec ses victoires comme avec ses hontes. C’est prêter l’oreille à la voix des victimes, même lorsqu’elles appartiennent à d’autres peuples que le nôtre. C’est, enfin, conserver assez d’humilité pour reconnaître que nous ne sommes pas nécessairement plus intelligents que ceux qui se sont trompés avant nous. Car la mémoire n’est pas un coffre où l’on entrepose le passé, mais une boussole qui oriente nos pas. Et celui qui perd sa boussole ne s’égare pas faute d’intelligence, mais parce qu’il a oublié d’où il vient et ne sait plus, dès lors, où il va.



*Article à paraître dans le n°125 de notre magazine Iqra.

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