Lumière sur... (n°22) - Halloween, fête de cour de récréation ou cheval de Troie ?

Par Hanane Saïdi
Samedi soir, des enfants déguisés sonneront aux portes. Dans beaucoup de familles musulmanes de France, la même discussion aura eu lieu quelques jours plus tôt, parfois à voix basse : on laisse notre enfant y aller ou pas ? La question mérite mieux que les vidéos péremptoires qui refleurissent chaque automne sur les réseaux. Elle mérite mieux en effet que quelques envolées basées sur des « arguments » approximatifs présentés par des influenceurs identitaires qui sont à la connaissance ce qu’Halloween est au Pèlerinage. Sans rire, la question mérite qu’on la prenne au sérieux, c’est-à-dire qu’on l’examine.
Commençons par dégonfler deux légendes, l’une et l’autre très utiles à ceux qui les propagent. En préambule il faut rappeler ce qu’est vraiment Halloween.
Première légende : ce serait une fête païenne celtique, un rituel druidique déguisé. La filiation avec Samhain, la fête irlandaise marquant la fin des récoltes et l’entrée dans la moitié sombre de l’année, est réelle mais très lointaine. L’historien britannique Ronald Hutton a montré dans ses travaux sur le calendrier festif des îles Britanniques que l’essentiel de ce que nous appelons Halloween s’est construit bien plus tard. Le nom lui-même est chrétien : All Hallows’ Even, en d’autres termes « la veille de tous les saints ». La Toussaint est fixée au 1er novembre au VIIIe siècle, étendue à toute l’Église en 835 ; la commémoration des défunts du 2 novembre est instituée vers l’an mil par Odilon de Cluny.
Seconde légende : Halloween serait un rituel satanique. C’est une invention des années 1980, née dans les milieux évangéliques américains et recyclée depuis, avec une remarquable constance, par des prédicateurs musulmans qui n’en connaissent pas l’origine.
La vérité est plus prosaïque comme souvent. La fête moderne est une création irlando-américaine du XIXe siècle. La quête de porte en porte dérive du souling anglais, où l’on demandait des gâteaux en échange de prières pour les morts, et du guisingécossais. La citrouille a remplacé le navet parce qu’elle poussait mieux en Amérique. Et l’industrie du spectacle et du divertissement a fait le reste. En France, Halloween arrive au milieu des années 1990 par la publicité, avec une campagne de France Télécom qui baptise un mobile « Olaween » en 1997. Le soufflé retombe au début des années 2000, avant de revenir par la grande distribution et les réseaux sociaux. Autrement dit : nous n’avons pas affaire à un culte, mais à un produit.
Arrêtons-nous quelques minutes sur l’« argument » du tashabbuh, et ce qu’il cache. L’objection religieuse repose presque toujours en effet sur le même socle : le tashabbuh, l’imitation des non-musulmans. On cite un hadith rapporté par Abû Dâwûd selon lequel celui qui imite un peuple en fait partie. On s’appuie, souvent sans le savoir, sur Ibn Taymiyya, dont l’Iqtidâ’ al-sirât al-mustaqîm est le texte matriciel de la doctrine de la distinction.
Encore faut-il le lire en situation. Ibn Taymiyya écrit au XIVe siècle, dans un Égypte mamelouke où musulmans, coptes et chrétiens partagent les mêmes rues et, très concrètement, les mêmes fêtes. Son propos est de dresser une frontière confessionnelle là où la vie quotidienne l’avait effacée. Son contemporain maghrébin Ibn al-Hâjj, dans al-Madkhal, fulmine lui aussi contre les musulmans qui célèbrent le Nawrûz ou achètent des gâteaux pour les fêtes chrétiennes. Ces condamnations répétées sont, pour l’historien, la meilleure preuve que la pratique était massive. On ne légifère pas contre ce qui n’existe pas.
La tradition juridique, du reste, est moins unanime que les fatwas en ligne ne le laissent croire. Les juristes classiques distinguaient généralement la participation à un rite religieux, qui engage la croyance, du partage d’un usage social, qui n’engage que la convivialité. Cette distinction s’est perdue, et sa disparition n’est pas un accident. Car posons-nous la question froidement : en permettant à nos enfants de s’adonner aux mêmes jeux, les autorise-t-on à imiter des non-musulmans dans leurs rites ou de s’approprier les codes sociaux et culturels de leurs compatriotes ?
Venons-en à l’alternative : socialisation ou acculturation ?
La question est probablement mal posée. Elle est en partie piégée. En anthropologie, l’acculturation désigne le processus de transformation réciproque qui naît du contact prolongé entre deux groupes. Ce n’est pas un verdict, c’est une description. Le contraire de l’acculturation n’est pas la fidélité à soi, c’est l’isolement. Toute famille installée en France depuis deux générations est acculturée, qu’elle le veuille ou non, et cela commence par la langue dans laquelle ses enfants rêvent. Cela passe par l’école, les médias, la télévision, l’offre culturelle et j’en oublie.
Reste que l’inquiétude des parents n’est pas sans objet. Ce qui peut légitimement les gêner dans Halloween, ce n’est pas une prétendue idolâtrie, c’est le vide. La fête ne transmet rien, ne relie à aucune lignée, ne commémore personne. Elle se vend en rayon mi-octobre et se jette début novembre. Un catholique pratiquant a d’ailleurs les mêmes réserves, lui qui voit une veillée des morts transformée en vente de bonbons.
Le vrai danger d’acculturation ne vient donc pas de ce que l’enfant fait le 31 octobre. Il vient de ce qu’il n’a pas le reste de l’année. Un enfant dont la famille vit un Aïd qui compte, avec ses odeurs, ses visites, ses rituels, ses morts qu’on nomme, peut se déguiser en squelette sans que son identité vacille. Un enfant dont le seul repère festif est une citrouille en plastique a effectivement un problème lorsque les parents veulent lui donner une « éducation musulmane », mais Halloween en est le symptôme et non la cause.
Il faut enfin nommer l’usage politique de cette affaire. Pour les courants qui pensent l’appartenance sur le mode du walâ’ wa-l-barâ’, l’alliance avec les siens et le désaveu des autres, Halloween est une aubaine. Voilà un marqueur de séparation qui ne coûte rien, ne demande aucune science, et produit un effet immédiat. Même mécanique que pour les vœux de fin d’année ou les anniversaires. On construit de l’identité par soustraction, parce que c’est la méthode la plus économique qui soit.
Et le résultat mérite d’être regardé en face. L’enfant qu’on retient à la maison pendant que sa classe défile n’apprend aucune théologie. Il apprend qu’il n’est pas tout à fait d’ici. C’est une leçon qui, elle, se retient très longtemps. On lui apprend qu’il doit être étranger dans son pays. On l’oblige à naître ici, à vivre ici, à grandir ici et on l’oblige à ne pas se sentir d’ici, y compris lorsqu’il est question de sujets que l’on peut légitimement désigner comme dérisoires.
Ma conviction, à la fin : une fête ne devient un vecteur d’acculturation que lorsqu’elle vient combler un manque. Comblez le manque, et il ne restera qu’une soirée déguisée. Mes enfants fêtent l’aïd, font le ramadan et sont autorisés à se rendre chez les voisins pour réclamer quelques bonbons avec leurs amis. Ils font tout ça, parce qu’ils sont Français et ils sont musulmans. Et les deux ne se contredisent pas et ne se télescopent pas. Jamais.
*Article paru dans le n°127 de notre magazine Iqra.




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