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Penser (n°14) - L’adoration de Dieu est-elle un devoir religieux ou un devoir moral ?

il y a 9 minutes
6 min de lecture

Par Ahmed Moussa

A première vue, la question paraît simple et ne semble guère exiger de longue réflexion : l’adoration de Dieu relève-t-elle d’un devoir religieux ou d’un devoir moral ? Pourtant, cette simplicité apparente dissimule une interrogation bien plus profonde, qui touche à la place de l’être humain dans l’existence, à la relation qui unit la créature à la source de son être, ainsi qu’aux limites auxquelles la raison peut parvenir avant même l’intervention de la Révélation.


Affirmer que l’adoration de Dieu constitue un devoir religieux signifie, en un sens, que l’être humain adore Dieu parce qu’il en a reçu l’ordre, et que c’est le commandement divin qui confère à cette adoration son caractère obligatoire. Mais une question plus fondamentale précède cette réponse : que se passerait-il si, avant de connaître les prescriptions détaillées de la loi religieuse et avant même d’entendre l’injonction divine, l’être humain s’interrogeait sur le sens de son existence, sur l’origine de celle-ci, sur sa relation avec Celui qui l’a fait être, et sur l’attitude morale qu’il conviendrait d’adopter à l’égard de son Créateur ?


S’il parvenait à comprendre qu’il n’est pas lui-même à l’origine de son existence, qu’il ne s’est pas donné la vie qu’il mène, qu’il n’a pas choisi la raison grâce à laquelle il pense, qu’il n’a pas façonné le monde qui l’accueille, et que tout ce dont dépend sa subsistance existait avant lui, pourrait-on encore considérer l’adoration comme un simple devoir religieux ? Ou ne deviendrait-elle pas, plus fondamentalement encore, une réponse morale à une vérité existentielle ?


L’être humain ne commence pas son existence à partir de rien. Il se découvre, au contraire, soudainement plongé dans un monde qui le précède et qui était déjà constitué avant lui. Il y trouve le ciel et la terre, la nuit et le jour, l’eau et l’air, le corps et la raison, ainsi que la faculté de parler, d’aimer, de penser et de choisir. Il se voit entouré de réalités qu’il n’a ni appelées à l’existence, ni demandées, ni soumises aux lois qu’il aurait lui-même fixées. Son existence même précède toute manifestation de sa volonté : il n’a pas choisi de naître, ni choisi ses parents, son corps, l’époque de sa naissance ou la langue qu’il a apprise. Il n’a pas davantage établi les lois qui régissent la nature au sein de laquelle il vit. Et pourtant, il se trouve au cœur de cet ensemble, appelé à vivre, à choisir, à chercher et à donner un sens à son existence.


C’est à partir de là que surgit la véritable interrogation existentielle : si l’être humain ne s’est pas lui-même donné l’existence, de qui la tient-il ?


Lorsqu’elle est posée avec sérieux, cette question ne demeure pas une simple interrogation métaphysique abstraite. Elle se transforme rapidement en une question morale. En effet, reconnaître qu’un Créateur est à l’origine de l’existence humaine ne consiste pas seulement à découvrir une vérité sur le monde ; c’est aussi prendre conscience d’une relation entre l’être humain et ce Créateur. Lorsque l’homme comprend que son existence est un don qu’il n’a pas sollicité, que sa vie est un bienfait dont il n’est pas l’auteur, et que chacune des facultés qu’il possède procède, à l’origine, d’un don qui le précède, l’existence elle-même commence à revêtir une signification morale. Celui qui sait avoir reçu quelque chose d’infiniment précieux éprouve naturellement que reconnaître le donateur et lui témoigner sa gratitude ne constituent pas des actes accessoires ou superflus, mais bien l’attitude qui s’accorde avec la conscience de cette réalité. C’est à partir de là que l’on peut comprendre l’adoration sous un autre jour. Dans son sens premier, elle ne se réduit pas à un ensemble de gestes et de paroles accomplis par l’être humain en obéissance à un commandement religieux, même si la Loi révélée en a déterminé les formes, les temps et les conditions, et si c’est précisément pour les faire connaître que les messagers ont été envoyés, comme l’enseigne le Coran.


Dès lors, si Dieu est Celui qui a créé l’être humain et lui a donné sa forme, qui l’a doté de raison, de capacité et de volonté, qui a mis à son service ce qui se trouve sur la terre et dans les cieux, et qui a ordonné le monde de manière à lui permettre de vivre, de connaître et de choisir, la véritable question morale n’est plus : « Pourquoi adorer Dieu ? », mais plutôt : « Comment pourrais-je ne pas L’adorer ? »


C’est ici qu’apparaît la distinction subtile entre le devoir religieux et le devoir moral. Le devoir religieux tient au fait que Dieu a ordonné à l’être humain de L’adorer et que la Loi révélée est venue lui montrer comment accomplir cette adoration, ce qui lui incombe et ce qui lui est interdit. Ce niveau ne saurait être ni nié ni dépassé, car c’est bien la religion, dans sa dimension normative et prescriptive, qui transforme la relation abstraite entre l’homme et son Créateur en un cadre pratique, explicite et ordonné. Cependant, ce devoir religieux peut lui-même être envisagé comme un élément inscrit dans un ensemble plus vaste. La Loi révélée ne constitue pas à elle seule la totalité de l’existence : elle s’inscrit dans une réalité plus ample, celle d’un monde créé par Dieu avant même que l’être humain ne connaisse la Révélation. Elle constitue ainsi l’explication divine adressée à l’homme quant à la manière dont il doit vivre au sein de cette existence qui le précède. En ce sens, la religion ne vient pas recréer l’existence, mais en dévoiler à l’être humain la signification et le guider dans la manière juste de s’y rapporter.


Dès lors, la soumission à Dieu ne doit pas être comprise comme une négation de l’être humain, mais comme le passage d’une soumission naturelle, à laquelle toute chose est assujettie, à une soumission consciente, que l’homme choisit librement. C’est précisément en cela que réside la singularité de l’être humain par rapport aux autres créatures.


L’univers tout entier, pris au sens le plus large, obéit à un ordre auquel il ne peut se soustraire. L’être humain, en revanche, a reçu quelque chose de différent : la faculté de connaître, de refuser et d’accepter. Ainsi, lorsque la Loi révélée lui demande de se soumettre, elle ne lui demande pas de devenir autre que ce qu’il est, elle l’invite plutôt à mettre sa volonté consciente en accord avec la vérité même sur laquelle repose son existence.


L’adoration devient alors une forme de réconciliation entre la liberté humaine et la vérité de son existence. Car lorsque la liberté se détache de la vérité, elle peut se transformer en illusion et conduire l’être humain à se croire lui-même à l’origine de son être, de ses valeurs et de sa finalité. Or, en réalité, il demeure un être limité, qui se découvre dans un monde qu’il n’a pas créé et mène une vie qu’il ne s’est pas lui-même donnée. C’est pourquoi la forme la plus profonde de liberté ne consiste pas à dire : « Je ne me soumets à personne », mais à savoir à qui l’on se soumet, pourquoi on le fait, et à choisir librement de se soumettre à ce que l’on reconnaît comme vrai, après avoir compris que l’on n’est pas le maître absolu de sa propre existence.

 

Dans cette perspective, le refus d’adorer devient davantage qu’une simple transgression d’un commandement religieux. L’être humain qui reconnaît le Bienfaiteur, puis refuse de reconnaître ce qu’il Lui doit, ne se met pas seulement en contradiction avec une prescription religieuse : il se trouve confronté à une question morale qui touche à son attitude envers une vérité dont il a pris conscience. Celui qui reçoit un bienfait puis en nie l’auteur ne s’abstient donc pas seulement d’un acte formel, il adopte une certaine attitude à l’égard de la relation qui l’unit à Celui dont il a reçu ce bienfait. On peut ainsi comprendre l’ingratitude comme l’opposé de la gratitude, et l’adoration comme la forme la plus élevée de cette dernière. Non pas que Dieu ait besoin de la reconnaissance de l’être humain, mais parce que l’être humain, lui, a besoin d’exprimer la conscience qu’il a de la source de son existence.



*Article paru ans le n°121 de notre magazine Iqra.

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